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L'exception polonaise
La culture en Pologne
Chapeau : Les conditions de travail des artistes en Pologne comme les conditions de production et de diffusion des oeuvres ont été bouleversées depuis 1989. Mais paradoxalement, la rupture est bien moins nette dans la création elle-même.
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Genre : analyse (Mots-clés : )
Rubrique : 41 - Spécial Pologne
Jean-Yves POTEL rédacteur
Texte : Par Jean-Yves Potel
Conseiller culturel à l’Ambassade de France en Pologne Les conditions de travail des artistes en Pologne comme les conditions de production et de diffusion des œuvres ont été bouleversées depuis 1989. Mais paradoxalement, la « rupture » est bien moins nette dans la création elle-même. Certes, de jeunes artistes sont apparus en conflit avec les générations précédentes, pourtant ce clivage n’explique rien. Ce qui frappe plutôt c’est la continuité dans un pays qui était le plus ouvert du « camp socialiste », et qui n’a jamais perdu ses liens avec ses traditions et une créativité proliférante.
Ce paradoxe s’explique par la situation exceptionnelle de la création artistique dans ce pays, entre 1956 et 1989, et plus particulièrement depuis le milieu des années 70. Malgré une censure omnipotente et une idéologie officielle populiste, une sensibilité moderne, en phase avec les « avant-gardes » artistiques d’Europe occidentale a pu s’épanouir, donnant naissance à des œuvres reconnues universellement et exprimant des sensibilités originales. Ce fut le cas dans le cinéma (avec Andrzej Munk, Andrzej Wajda, Roman Polanski ou Krzysztof Zanussi), la musique contemporaine (Witold Lutoslawski et Krzysztof Penderecki), le jazz (Krzysztof Komeda), dans le théâtre où dominent trois maîtres à portée universelle (Tadeusz Kantor, Jerzy Grotowski, Krystian Lupa), dans les arts plastiques qui, après avoir été un des berceaux de l’art moderne (avec notamment Wladyslaw Strzeminski et Katarzyna Kobro), donnent naissance à quelques personnalités marquantes de l’art contemporain (Jerzy Nowosielski, Henryk Stazewski, Magdalena Abakanowicz, Roman Opalka, Zofia Kulik), ou bien entendu la littérature, avec deux prix Nobel (Czeslaw Milosz et Wislawa Szymborska) et de nombreux auteurs de qualité (Tadeusz Rozewicz, Kazimierz Brandys, Zbigniew Herbert, Tadeusz Konwicki, Jaroslaw Marek Rymkiewicz, etc). Ces artistes sont presque tous restés en Pologne, ils entretenaient des relations complexes, souvent conflictuelles avec le pouvoir socialiste et se plaçaient généralement du côté de la société civile et des mouvements démocratiques. Ils avaient l’estime du public et une notoriété à l’étranger.
Cette situation était unique dans le bloc soviétique. Certes les pays voisins ont eu aussi leurs créateurs, mais aucun pendant une telle durée et avec des continuités si importantes. Les Tchèques ont vécu cette période dans les années soixante, puis la « normalisation » a contraint les artistes à se taire ou à l’exil (intérieur ou extérieur). Même situation en Russie et en Allemagne de l’Est. La Hongrie et la Yougoslavie bénéficièrent peut-être d’une ouverture plus longue mais plus tardive (Hongrie à partir de la fin des années soixante-dix) ou très vite polluée par les conflits nationaux. Ne parlons même pas de la Roumanie où, à part quelques moments (dans les années soixante) la « folklorisation » de la culture nationale a dominé. Ainsi, en dehors des artistes d’État et des folkloristes, ces quarante années de socialisme à l’Est de l’Europe n’ont guère été productives. Les créateurs n’avaient souvent pas d’autre issue que l’exil à l’image d’un Milan Kundera ou d’un Milos Forman qui quittèrent Prague, changèrent de nationalité voire de langue…
Au contraire, en Pologne, deux spécificités ont « sauvé » la liberté d’une production souvent exubérante : une relation intense aux maîtres du passé ou immigrés, et un rapport de force social souvent défavorable au pouvoir.
Les grands artistes des années soixante sont formés par des maîtres qui ont connu avant la guerre, ce que Milosz appelle un « pluriculturalisme », et cette vocation plus ou moins messianique de la culture qui remonte au XIXe siècle. Ils dialoguent, ne serait-ce que dans l’imaginaire, avec les « œuvres totales » de Stanislaw Wyspianski, Stanislaw Witkiewicz ou Bruno Schulz, ils se retrouvent dans les destins de ces écrivains des années trente qui tel un Tadeusz Boy-Zelenski ou une Zofia Nalkowska faisaient les modes et défendaient des causes. Ils côtoient leurs aînés, tel Antoni Slonimski ou Jaroslaw Iwaszkiewicz, mémoires vivantes et toujours créatives de cette époque. Et puis surtout, ils se confrontent tous, directement ou indirectement, aux controverses du monde. Ils y retrouvent de grands artistes polonais qui, d’Argentine (Witold Gombrowicz), des États-Unis (Czeslaw Milosz) ou d’Europe, leur parlent une littérature stimulante, libre et souvent impertinente. Le rôle de l’Institut littéraire Kultura à Maisons Laffitte et plus tard d’autres revues à Londres, Paris ou New York sera décisif. Ils construisent et alimentent l’ouverture et les échanges auxquels se nourrissent au moins deux générations de créateurs dans tous les domaines.
Dans le même temps, le rapport de force social, la multiplication des crises du régime (1956, 1968, 1970, 1976, 1980-81, 1988 ) et la consolidation des mouvements démocratiques (syndicats, associations, universités « volantes », presse, éditions, etc.) offraient aux artistes des moyens et des « milieux » d’expression. Deux « circuits » de diffusion coexistaient, officiel et « non-officiel » (pas clandestin !), et communiquaient à travers les publics et les auteurs (beaucoup d’artistes participaient aux deux, à l’image de Tadeusz Konwicki, pilier des éditions d’État « Czytelnik », qui publiait aussi chez « Nowa », la meilleure maison non-officielle) .
L’écluse et les courants nouveaux Ainsi après 1989, la Pologne n’hérite pas de deux mondes artistiques contradictoires : les officiels et les opposants, les vieux vendus à l’ancien régime et les jeunes qui le rejettent et se tournent vers « l’occident » incarné par le monde anglo-saxon. Cette vision naïve et souvent colportée par nos journalistes ou nos observateurs négligents est très éloignée de la réalité. En fait, pour reprendre l’image d’un critique polonais, 1989 a joué le rôle d’une « écluse » : « les deux circuits qui séparaient la surface sans censure et avec censure, se sont mis au même niveau, sans secousse » (Leszek Szaruga). La jeune génération cohabite avec les plus anciens qui trouvent alors leur place (comme par exemple Hanna Krall) ou qui poursuivent une œuvre intéressante (Szymborska ou, dans le domaine des idées, Maria Janion).
Ce qui a changé, en revanche, et de manière radicale ce sont les conditions de travail et d’accès aux œuvres de ces artistes jeunes ou vieux. La généralisation radicale du marché, la réduction drastique des dépenses publiques en faveur de la culture, et les investissements des industries culturelles privées occidentales ou polonaises (notamment dans l’audiovisuel) ont emporté ces créateurs et ce public dans un tourbillon marchand. Les best-sellers passent, on applaudit les sponsors au début des spectacles, la publicité envahit tout et pas toujours au profit de la qualité.
Ce choc économique n’a pas eu que des conséquences négatives souvent mises en avant (licenciements dans les théâtres et les musées, fermeture de revues, déclassement des artistes, hausse des tarifs des produits culturels, baisse de la fréquentation des salles de théâtre et de cinéma, etc.). Il a bouleversé les hiérarchies. Il a donné naissance à de nouveaux publics et à de nouveaux lieux. Les jeunes artistes ont un devenir plus précaire, le show-business et les médias ont tendance à faire et défaire très vite les réputations, de nouvelles tendances apparaissent (anticonformisme mais aussi culture de divertissement chic pour la nouvelle élite sociale, éclatement et grande diversité des références). Et petit à petit, une économie de la culture s’est mise en place avec ses sociétés publiques, privées ou mixtes, ses critiques et ses modes, ses publics et ses polémiques, un monde qui communique également de plus en plus avec les autres cultures environnantes (anglo-saxonnes, germaniques, slaves, romanes). La Pologne est devenue une scène artistique occidentale « normale ».
Dès lors, les tendances les plus inattendues, de l’expérimentation au néoclassicisme, de l’esthétisme à la provocation, soulèvent l’ensemble des interrogations de ce début de siècle, et prolifèrent dans chaque domaine artistique depuis une dizaine d’années. Ainsi le choc entre cultures contemporaines diverses et riches en traditions d’une part, et ce nouveau monde économique et politique créé avec les changements de 1989, d’autre part, n’a certainement pas produit l’assèchement ou la «macdonaldisation» parfois prédits. Il est, au contraire, à l’origine d’une véritable mutation historique qui engendre – sans doute dans la douleur ! – une des créations artistiques les plus vivaces et les plus riches de cette Europe du début du XXIe siècle.
C’est net depuis la seconde moitié des années 90. Ne pas le voir serait rater une belle occasion.
Cet article a été publié dans le dossier n°41. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».
Date de publication : 01/04/2004
Mots-clés : Pologne, culture, Czeslaw Milosz, Wislawa Szymborska, artistes, art, politique, liberté, pluriculturalisme, marché, Poland, Polonia, cultura, artists, artistas, arte, politics, politica, freedom, liberdad, pluriculturalism, pluriculturalismo, mercado, market
Inséré le : 28/12/2005 20:39
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Thèmes : Europe, histoire, littérature, politiques culturelles, sociologie de la culture,