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Les politiques culturelles face aux mutations sociales et économiques
Chapeau : Les politiques culturelles polonaises prennent difficilement la mesure des évolutions que connaît l'ensemble des activités artistiques et culturelles, dans un pays où le débat public sur la culture est résolument engagé.
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Genre : analyse (Mots-clés : )
Rubrique : 41 - Spécial Pologne
Anne-Marie AUTISSIER rédacteur
Texte : Par Anne-Marie Autissier 1989 représente pour les politiques culturelles polonaises une année-charnière : celle du passage formel à une démocratie parlementaire, après un régime de parti unique et l’exercice conjoint du contrôle des activités culturelles par la Division culturelle du Comité central du Parti communiste polonais (PZPR) et du ministère de la Culture et des Arts. Comme le souligne Jean-Yves Potel ci-dessus, l’existence de ce système n’a pas totalement empêché un développement autonome des arts et la poursuite de liens internationaux. Qui plus est, entre 1982 et 1989, les dépenses culturelles de l’État en faveur des activités culturelles étaient passées de 1,25 % à 1,81 % de son budget total. L’accès aux biens et services culturels s’en était trouvé accru et la situation de certains professionnels, stabilisée pour un temps. Après 1989, la politique culturelle polonaise a, semble-t-il, hésité entre deux modèles : d’une part, l’ancien système protecteur mais autoritaire et donc rejeté, d’autre part, une approche ultra-libérale, finalement abandonnée. Une « troisième voie » a prévalu : le maintien d’une présence de l’État, tout en recherchant partenariats et alliances avec la société. En 1993, le gouvernement polonais a présenté de nouvelles orientations en matière de politique culturelle : encourager le développement de la démocratie et le renforcement de la société civile ; faciliter le passage des artistes et des institutions à l’économie de marché ; protéger les trésors du patrimoine ; prendre des mesures légales pour faciliter le développement de nouvelles formes d’activités culturelles. Les moyens proposés étaient la décentralisation, le soutien public national à un nombre limité d’institutions et d’évènements culturels, l’appui aux organisations non gouvernementales (ONG) et la recherche de financements complémentaires des fonds publics. La décentralisation est sans doute un chantier bien engagé. Le soutien national aux institutions culturelles considérées comme de première importance – majoritairement situées à Varsovie et Cracovie – ne paraît pas toujours à la hauteur des attentes. Pourtant certains dénoncent le lobbyisme actif des grands créateurs de Varsovie alors qu’il est plus facile d’y trouver des sponsors que dans les villes de province. Enfin, associations et entreprises ne sont pas encore considérées comme des interlocuteurs à part entière, bien qu’elles jouent un rôle grandissant dans le paysage culturel polonais.
Une multiplicité d’intervenants Le ministère de la Culture est responsable de la législation ainsi que du cadre financier et programmatique dans lequel se déploient les activités culturelles. Mais il doit compter avec plusieurs interlocuteurs puissants. Les collectivités territoriales coopèrent avec le niveau national, tout en développant leurs propres stratégies. En matière législative et budgétaire, les commissions culturelles des deux chambres du Parlement – Diète et Sénat – jouent un rôle clé. Elles proposent les candidats à la direction des institutions culturelles, discutent et amendent toutes les propositions législatives et, enfin, examinent les demandes budgétaires du ministère. La Commission de la Culture et des Médias de la Diète se concentre particulièrement sur la diffusion de la culture, la protection du patrimoine culturel, la presse, la radio, la télévision, les maisons d’édition, les activités socioculturelles et la coopération culturelle internationale. Enfin, une coopération interministérielle s’est instaurée dans un certain nombre de domaines dont la préparation de l’adhésion à l’Union européenne, sous la houlette du ministère des Affaires étrangères et du Comité pour l’Intégration européenne.
La nécessité de faire des choix En 1998, le ministère de la Culture et du Patrimoine national a présenté une ambitieuse liste de priorités, allant de la formation des managers et animateurs culturels à la promotion internationale de la culture, via un meilleur accès des familles à la culture. Excepté l’emphase mise sur la culture comme trait saillant de l’identité nationale, cette multiplicité d’orientations tendait à annuler toute priorité effective. L’arrivée de la gauche en 2001 marque un tournant. C’est aussi le moment où le ministère s’allège de la référence patrimoniale. Une nouvelle législation sur le financement du cinéma est mise en chantier ; le recours aux fonds de la Loterie nationale est proposé ; des incitations fiscales sont envisagées pour les particuliers investissant dans la culture. Institutions privées et publiques sont - en principe - investies des mêmes droits et des mêmes devoirs. Bien accueilli par les professionnels, Monsieur Waldemar Dabrowski, ministre de la Culture depuis 2002, a tracé de nouvelles perspectives : une nouvelle loi cinématographique ; la promotion du livre et de la lecture ; la mise en valeur du rôle des médias audiovisuels publics et de leur contribution à la culture nationale.
Le rôle du privé « La culture est le seul domaine qui n’a pas subi de réforme », déclarait en 2001, Henryka Bochniarz, présidente de la Confrérie des Employeurs Privés. Celle-ci estime que le secteur privé devrait jouer le même rôle dans les affaires culturelles que dans l’économie du pays. Selon le Professeur A.Lehman de l’International Intellectual Property Institute, les industries culturelles ont connu, ces dernières années, une forte croissance et permis de créer de nouveaux emplois.
L’apport des entreprises et des particuliers s’avère de plus en plus essentiel aux festivals de musique et aux théâtres musicaux. Difficile, par exemple, d’imaginer la tenue du festival « 400 ans d’opéra » organisé par l’Opéra Kameralna, sans participation privée. Pour la première fois en 2000, le Concours International de Piano Frédéric Chopin a été financé par l’Association Frédéric Chopin et un certain nombre de particuliers, le ministère de la Culture se contentant de doter les prix. Les entreprises sont également présentes dans d’autres domaines. Le Palais royal a eu recours à la firme Lipton qui sponsorise la rénovation de sa façade sud, qu’elle a recouverte de son logo géant. Krafts Food Polska s’est aussi engagée pour sa restauration et a cofinancé l’exposition « Les trésors des Habsbourg ». Sous la houlette de Jacek Michalak, la galerie d’art contemporain Atlas Sztuki a ouvert en 2001 ses portes à Lodz, dans une halle commerciale du XIXe siècle réhabilitée, précisément avec le soutien du groupe Atlas, producteur de colle et d’enduits.
Fondé par l’entreprise NICOM Consulting et par le groupe Gazeta Wyborcza, le prix NIKE récompense chaque année, le meilleur ouvrage contemporain – romans, biographies, essais, mémoires. Le ou la finaliste se voit remettre une statuette de Gustaw Zemla, et un chèque de 20 600 euros. La poétesse Julia Hartwig a été récompensée en 2003 pour son recueil
Blyski.
L’attribution récente des prix du mécénat 2002 permet de se faire une idée des entreprises impliquées et des domaines d’intervention. Ainsi la société Intersilesia Mc Bride Polska assure un soutien régulier aux manifestations culturelles de la région d’Opole. La Banque PKO Polski a mis en œuvre un programme de soutien aux
auteurs. La Fondation de la Banque Leopold Kronenberg a permis le développement du programme « Trois bibliothèques ». Bayer a soutenu la programmation enfantine de la Philharmonie Nationale. Quant à l’hebdomadaire
Polityka, il a organisé un festival «Passeports pour l’Europe». La Société d’Assurances et de Réassurances Warta a offert des dotations régulières au Théâtre Rozmaitosci. Le portail Onet.pl assure une promotion internationale des expositions de la Galerie Zacheta. De même, Cityboard Media a offert 150 panneaux publicitaires pour la promotion du Festival de Théâtre Malta, et ce dans toute la Pologne.
Ainsi les domaines d’intervention des financeurs privés portent sur l’ensemble des secteurs d’activité. Celui des particuliers - Polonais de l’intérieur ou de l’émigration - n’est pas non plus négligeable. Pourtant, au dire de certains professionnels, l’intervention des entreprises tend à marquer le pas pour des raisons économiques. Par ailleurs, on enregistre un double phénomène de résistance à leur égard. Le gouvernement polonais tarde à mettre en place des systèmes incitatifs en leur faveur. Les organismes sponsorisés doivent ainsi reverser à l’État, plus du quart des sommes accordées par les entreprises. Par ailleurs, leur implication dans l’art et la culture est souvent présentée comme un mal
nécessaire face au recul des fonds de l’État. Enfin la presse polonaise insiste sur le manque de discrétion de certaines entreprises, d’ailleurs souvent conforme aux pratiques anglo-saxonnes. Un partenariat plus ciblé entre secteurs public et privé pourrait permettre d’encadrer les conditions de participation des entreprises, tout en leur reconnaissant un rôle décisif.
La Pologne et ses cultures Entre 3 et 4 % de la population polonaise est constituée de minorités : Allemands, Ukrainiens, Bélarussiens, Lettons, Slovaques, Roms, Juifs et Tchèques notamment. L’article 35 de la Constitution polonaise stipule que les minorités nationales et ethniques peuvent exercer leurs traditions et pratiquer leur langue. Avec le soutien financier du Département des Minorités nationales au ministère de la Culture, chaque groupe publie son propre magazine : Niva pour les Bélarussiens, l’Ukrainien
Our World,
Schlesiches Wochenblatt pour les Allemands,
Das Idyshe Wort pour les Juifs, une dizaine de revues au total. Plusieurs festivals et compétitions sont également organisés par l’État et les collectivités territoriales comme le Festival des quatre cultures à Lodz, le Festival de la culture ukrainienne, le grand Festival de la culture juive, qui a lieu depuis treize ans à Cracovie (avec des soutiens privés), celui de la chanson bélarussienne ou le Festival international de l’Église slavonique de Hajnowka. Les monuments
religieux ou civils des minorités sont inventoriés et en cours de
restauration.
Effervescence internationale La promotion internationale de la culture polonaise a fait l’objet de nombreuses initiatives et de la création en 2000, d’un organisme à cet effet, l’Institut Adam Mickiewicz, avec un budget annuel d’environ 1 million d’euros. Cracovie était l’une des « Capitales européennes de la Culture » en 2000. Après la Hongrie et la République tchèque, Europalia était en 2001, consacré à la Pologne. 20 629 personnes auraient visité cette manifestation qui comprenait 200 concerts, dix expositions, des spectacles et des projections de films. La députée Iwona Sledzinska-Katarinska a pourtant qualifié cette opération de « plaisanterie au détriment des institutions nationales polonaises » : « Nous ne sommes même pas capables d’entretenir un seul musée, une seule philharmonie, un seul théâtre », déclarait-elle à
Rzeczpospolita en 2002. Parmi les réalisations de l’Institut, on peut citer l’opération Varsovie-Moscou-Varsovie et l’organisation de Journées polonaises à Saint-Pétersbourg en 2001.
En 2002, la Pologne était à l’honneur en Espagne et l’artiste Léon Tarasewicz, invité à « peindre » Barcelone. L’Autriche accueillait également des évènements culturels polonais. Citons encore des Journées de la culture polonaise au Brésil en avril 2002, des manifestations polonaises en Suède en 2003 et, bien entendu, la Saison polonaise en France. Cet évènement est considéré par la presse polonaise comme « le plus grand programme jamais entrepris de promotion de la Pologne, pour son adhésion à l’Union
européenne ». Par ailleurs, la coopération au sein du « Groupe de Visegrad » ( crée en 1991 pour préparer l’intégration à l’UE, il regroupe aujourd’hui Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, n.d.l.r.)se poursuivra après l’adhésion à l’Union européenne. En novembre 2003, les ministres de la Culture des « Quatre ». ont adopté les statuts du Prix Visegrad. Doté de 2 062 euros, il sera attribué pour la première fois en 2004. Les ministres veulent également créer un fonds spécial destiné à soutenir des manifestations culturelles communes en dehors des quatre pays, ainsi que de grands projets de promotion au sein du Groupe.
Au total, la politique culturelle nationale reste marquée par une absence de mesures spécifiques à l’endroit du mécénat des entreprises et des professionnels indépendants (voir aussi
Culture Europe n°39, pages 11 et 27). Le soutien individuel aux artistes n’est pas relayé par des programmes de résidences ou des bourses de mobilité pour les artistes émergents. Les mesures en faveur des industries culturelles semblent insuffisantes. Selon le Professeur A.Lehman, le système de financement de la culture tarde à suivre la réalité économique du pays. À la décharge des autorités culturelles, celles-ci reflètent les pesanteurs sociologiques du pays ; elles doivent aussi arbitrer entre les revendications contradictoires des milieux artistiques et culturels. Enfin, la législation communautaire a des conséquences directes sur le fonctionnement des activités culturelles. Dernière pomme de discorde en date : l’idée de la Diète d’imposer aux dotations pour les institutions culturelles un taux de TVA de 22 %.
Sources : ERICARTS/Conseil de l’Europe,
Rzeczpospolita,
Gazeta Wyborcza.
Cet article a été publié dans le dossier n°41. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».
Date de publication : 01/04/2004
Mots-clés : Pologne, politique culturelle, politique, démocratie, législation, Union européenne, intégration, décentralisation, collectivités, secteur privé, secteur public, lobbying, Polonia, Poland, politica cultural, cultural policy, politics, politica, democracia, democracy, European Union, Union Europea, integracion, integration, descentralizacion, decentralization, communities, comunidades, private sector, public sector, sector publico, sector privado
Inséré le : 29/12/2005 09:49
Liaison Document :
Thèmes : institutions, intégration européenne, politiques culturelles, sociologie de la culture,