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Connaissez-vous “ Breslaw ” ?

La mémoire allemande de la Pologne

Chapeau : Cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, les habitants de Pologne occidentale découvrent la mémoire allemande des lieux qu’ils habitent.

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Genre : expérience (Mots-clés : )

Rubrique : 41 - Spécial Pologne

Thomas SERRIER rédacteur

Texte : Par Thomas Serrier
maître de conférences à l’Institut d’études européennes de l’Université de Paris VIII
Dernières publications : Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières 1848-1914, Paris, Belin, coll. « Histoire et Société : Europes centrales », 2002, 22 Euros.
Günter Grass. Tambour battant contre l'oubli, Paris, Belin, coll. « Voix allemandes », 2004, 14,50 Euros.


Une odeur « poniemieckie », « post-Allemands » : c’est ainsi que le poète polonais Adam Zagajewski (né en 1945) décrit l’odeur légère mais tenace qui imprègne la maison que sa famille, elle-même chassée de Lwów en Pologne orientale, se voit attribuer en 1945 à Gliwice en Haute-Silésie. Hier encore, la ville s’appelait Gleiwitz, ses habitants allemands ont fui ou viennent d’être expulsés. Jusqu’à la fameuse « ligne Oder-Neisse » sur laquelle se sont accordés Staline et les Alliés occidentaux, les territoires, hier allemands, sont désormais polonais. Mais dans ces contrées étrangères, que la propagande nationale-communiste de la République Populaire de Pologne, rappelant leur appartenance polonaise plus de sept-cents ans auparavant, qualifie sans vergogne de « territoires recouvrés de l’Ouest », les plus vieux perdent leur mémoire, végètent et meurent. Les plus jeunes, nés après 1945, peu à peu, s’enracinent.
Depuis que la chute du Mur en 1989 a libéré la parole, les travaux littéraires et scientifiques, les associations historiques et culturelles régionales se multiplient, qui ont pour thème le passé allemand de l’actuelle Pologne occidentale, et pour cadre les villes de Gdansk, de Szczecin ou d’Opole, - jadis Dantzig, Stettin, Oppeln ... L’idée d’une Pologne historiquement homogène avait été forgée de toutes pièces par les autorités polonaises après 1945, à la fois pour stabiliser un pays bouleversé de fond en comble et pour asseoir le nouveau régime. Ce mythe a peu à peu été rejeté, mais il fut un temps où remettre le dogme en question relevait de la dissidence et constituait une infinie provocation. En lieu et place de cette vérité tronquée, les milieux intellectuels ont, dès les années 1970-80, admis que la véritable marque des territoires du Nord et de l’Ouest résidait dans leur héritage plurinational et multiculturel séculaire. Depuis les années 1990, grâce au dépassement progressif de l’antagonisme germano-polonais, la thèse que les « Polonais sont les dépositaires du patrimoine culturel allemand en Pologne » (Jan Józef Lipski) est admise par un public de plus en plus grand. Adam Krzeminski, ancien dissident et éditorialiste du grand quotidien Rzeczpospolita ne titrait-il pas en 2001, l’année du tricentenaire du royaume de Prusse : « La Prusse, c’est nous ! » ? Sous-entendu : « La majeure partie de la Prusse est aujourd’hui géographiquement en Pologne et nous sommes ou avons accepté d’être les gardiens de cet héritage. »

Un changement de cap radical

Après des décennies d’ignorance mutuelle ou d’interprétations concurrentes de l’histoire, c’est comme si les
mémoires allemandes et polonaises, tels deux fleuves absolument parallèles et imperméables, mêlaient à nouveau leurs cours, permettant des jeux de rôle tout à fait inédits, sur des questions encore brûlantes il y a peu. Le romancier de Gdansk Stefan Chwin (1949) fit grand bruit en 1995 en racontant dans Hanemann les expulsions de 1945 du point de vue d’un Allemand. Il semble évident que l’évolution des mentalités politiques en Allemagne depuis cinquante ans a joué un rôle fondamental dans cette décrispation du débat. Les thèses conservatrices et passéistes (du type « La Silésie est et doit rester allemande ») s’expriment encore par le biais des fédérations de réfugies des territoires de l’Est (toujours puissantes) ; mais l’ouverture au dialogue germano-polonais domine désormais largement. Certains écrivains allemands comme Siegfried Lenz ou encore l’ancienne éditorialiste de Die Zeit,
Marion Dönhoff, tous originaires des anciennes provinces allemandes perdues, et tous résolument engagés dans le rapprochement germano-polonais, sont de véritables célébrités en Pologne. En 2002, la ville de Gdansk a érigé une statue en l’honneur de Grass, l’auteur du Tambour et prix Nobel de littérature 1999, le plus célèbre enfant de la ville...
Comment expliquer ce phénomène, qui semble bien plus profond qu’une mode passagère ? Le germaniste Hubert Ornowski voit dans la « littérature polonaise des confins occidentaux « un travail » d’acculturation mythique », une « quête de sens » qui passe par la recherche des racines, lesquelles avaient été profondément enfouies sous les décombres de l’histoire. À Gdansk encore, Pawel Huelle (1957) reprenait ainsi ostensiblement, dans son premier roman Weiser Dawidek (1987), le fil coupé de la Trilogie de Dantzig de Günter Grass, poursuivant sur le versant polonais, après 1945, la description d’enfances dantzigoises interrompues par la guerre en 1945. Le même auteur complète dans sa plus récente publication, Hans Castorp à Zoppot, les « chapitres oubliés » de La Montagne magique, le célèbre roman de Thomas Mann, dont le héros est censé avoir étudié dans le Dantzig d’avant 1914.
Dans son roman à succès plein de poésie et de tendresse, Eine Kleine (2000), Artur Daniel Liskowacki (1956), raconte symboliquement l’histoire de sa ville à l’heure dramatique où, prise dans le maelstroem de l’histoire, elle n’est déjà plus Stettin, mais pas encore tout à fait Szczecin. La représentante la plus connue de la nouvelle génération d’écrivains est Olga Tokarczuk, née en Silésie en 1962. Si toutes les craintes et susceptibilités ne sont évidemment pas miraculeusement levées, la comparaison avec les lenteurs du rapprochement germano-tchèque permet de mesurer l’importance des progrès accomplis depuis 1989. Avec le temps, l’appropriation mentale des territoires anciennement allemands s’est peu à peu accomplie du côté polonais ; la perte a été peu à peu acceptée et « digérée » du côté allemand. Ce dépassement des visions conflictuelles permet que s’opère sur le plan culturel et mémoriel un processus inédit de raccord, de reconnexion.
Connaissez-vous « Breslaw » ? Peut-être pas. Mais sans doute connaissez-vous l’actuelle ville polonaise de Wroclaw, capitale de la Silésie, et sans doute savez-vous que Wroclaw s’appela Breslau jusqu’au milieu du XXe siècle ? Comme le suggère l’essayiste Andrzej Zawada par ce titre symbolique, la ville hybride de « Breslaw »* pourrait bientôt ne plus exister simplement dans le fantasme d’un historien ou l’imagination d’un romancier. La greffe n’est peut-être pas si loin d’avoir pris.

* Ce nom imaginaire de « Breslaw » reprend le titre programmatique d'un essai d'Andrzej Zawada en 1996, qui mélange l'ancien nom allemand de Bres-lau et l'actuel nom polonais de Wroc-law.

Cet article a été publié dans le dossier n°41. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».

Date de publication : 01/04/2004


Mots-clés : Pologne, Allemagne, Breslaw, Wroclaw, mémoire, seconde guerre mondiale, rapprochement, Polonia, Alemania, memoria, segunda guerra mundial, acercamiento, Poland, Germany, memory, second world war, reconciliation
Inséré le : 02/01/2006 09:55
Liaison Document :

Thèmes : guerre, histoire, intégration européenne, multiculturalisme, Allemagne,