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La culture au Sud et à l’Est de l’Europe : Un État des lieux
Chapeau : Dans une région aussi complexe, un coup d’½il général sur l’organisation interne des États et sur l’ouverture internationale était nécessaire. Milena Dragicevic Sesic et Corina Suteu nous livrent une synthèse éclairante sur « l’état de la culture ».
Source : Culture Europe International (
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Genre : analyse (Mots-clés : )
Rubrique : 40 - L'Elargissement et au-delà ? / The Enlargement and beyond?
Milena DRAGICEVIC SESIC rédacteur
Corina SUTEU rédacteur
Texte : Par Milena Dragicevic Sesic, Présidente de l’Université des Arts de Belgrade et Corina Suteu, chercheur à l’Institut de l’Homme et de la Technologie de Nantes et présidente d’ECUMEST, Bucarest(EoM) La coopération culturelle, dans la dernière décennie, s’est développée dans le double contexte de la fin du système communiste et des transformations, au niveau européen et mondial, qu’entraînaient la libéralisation des marchés, la globalisation des systèmes économiques et la révolution technologique. Au début des années 90, la question d’une restructuration radicale de l’appareil culturel institutionnel de l’Europe centrale et orientale s’imposa. Mais l’on ignorait que l’Europe de l’Ouest serait aussi peu préparée, d’un point de vue institutionnel et politique, à accueillir le nouvel ordre géopolitique et à soutenir culturellement des pays longtemps isolés par le mur de Berlin.
Un contexte de crise Il est difficile d’analyser l’évolution des politiques culturelles dans cette Europe du Sud-Est. Certains facteurs sont internes, inhérents à l’histoire et à la géographie de la région ; certains sont hérités du régime communiste ; d’autres enfin sont liés à l’instabilité politique et à la valse des ministres de la Culture. Cependant, les priorités économiques et sociales ont vite pris le pas sur les questions culturelles qui, après la chute du mur, restaient encore fortement liées à l’idéologie.
La notion d’État était en crise et il a fallu des années pour que les populations lui reconnaissent une autorité légitime.
Les efforts des milieux culturels de cette zone pour refonder des valeurs démocratiques furent considérables tant sur le plan politique que sur celui de la société civile malgré le manque de temps et les nombreuses difficultés. L’Europe de l’Ouest n’apporta pas toujours, loin s’en faut, les réponses à long terme qui auraient dû soutenir ces efforts. Un soutien, non sur le modèle de l’aide humanitaire, mais sur celui de l’accompagnement de projets aurait été judicieux. Il aurait permis de développer rapidement le sens de l’autonomie dans ces régions. Pour autant, le Conseil de l’Europe, l’UNESCO, l’AFAA, l’Arts Council, le Bristish Council, le Goethe Institute ou la Fondation Soros, sur la base de projets à court terme, se sont fortement investis dans l’évaluation des politiques culturelles, le développement de la mobilité des artistes et des professionnels et leur formation.
On peut classer artificiellement les pays de cette zone en trois groupes. La Roumanie et la Bulgarie ont connu des systèmes communistes très conservateurs voire totalitaires tout en conservant leurs liens traditionnels avec l’Ouest. La Yougoslavie, formée de pays ayant cohabité depuis la Seconde Guerre mondiale, partageait un ensemble de langues, habitudes et modes de vie communs et une appartenance européenne depuis le XIXe siècle. Enfin, l’Albanie était isolée au sein du bloc de l’Est, séparée de ses voisins par un régime communiste totalitaire. Historiquement ce pays n’a jamais été ouvert aux échanges de populations et les contacts interculturels ont toujours été limités. Cela explique en partie l’isolement chronique dont il souffre et les difficultés qu’il rencontre pour ébaucher une coopération culturelle dans le cadre européen.
Émergence de la coopération internationale La rénovation du système culturel est lente et ne consiste pas tant dans les réformes politiques et la refondation d’un système administratif que dans l’invention de nouvelles formes artistiques. En d’autres termes, la reconstruction des identités culturelles des sociétés postcommunistes se fait au rythme d’une résurrection artistique.
Raymond Weber définit en cinq points la coopération culturelle : réconciliation, reconnaissance réciproque, création d’un discours commun, conception de solutions communes, conscience des défis multiculturels émergents. Si ces valeurs se sont installées, à l’Ouest, en un demi siècle, la communauté occidentale attend pourtant des pays de l’Est qu’ils les acquièrent en quelques années.
En outre, cette définition de la coopération culturelle reste non pertinente pour les Balkans. Les processus de réconciliation et de reconnaissance mutuelle sont inachevés. Le discours commun, créé grâce au partenariat, au débat et au dialogue public n’existe pas et les acteurs culturels se sont vus imposer une phraséologie de la coopération avant même de l’expérimenter.
Quant à la coopération régionale, elle a été limitée par deux exigences contradictoires des politiques culturelles nationales. Ces pays ont poursuivi un questionnement identitaire qui s’est vite érigé en barrière : l’identité de cette région se construit en termes de différence et non de communauté. Chaque nation voulait redécouvrir les racines de son identité commune avec l’Europe de l’Ouest ou d’autres régions hors Balkans. À cette quête de l’identité nationale se superposait le besoin d’appartenir à la communauté mondiale. Être présent dans les grandes capitales grâce à un événement artistique semblait garantir l’intégration au champ culturel international.
Ces deux aspects expliquent pourquoi entre 1989 et 1995 les échanges régionaux ont énormément diminué. Les nouvelles générations d’artistes ont souffert de la fin des conventions bilatérales. Et tandis que les politiques culturelles nationales se concentraient sur l’Ouest, les pays de la région ne disposaient pas de centres culturels ou d’agences pour stimuler la coopération régionale.
Une nouvelle phase s’amorça après le Traité de Dayton (1995) quand le Pacte de stabilité imposa aux Balkans la coopération régionale comme condition première à tout financement.
La collaboration artistique régionale, pour autant, ne devenait pas une priorité des agendas politiques orientaux entre 1998 et 2003 et les programmes de coopération internationale, conçus pour développer les partenariats avec l’Ouest, correspondaient aux critères des organisations européennes ou intergouvernementales.
Aujourd’hui, les institutions publiques manquent toujours de ressources, déficit en partie comblée par l’aide de l’Europe occidentale, des États-Unis et du Japon. Si les différents ministres de la Culture se retrouvent régulièrement pour débattre c’est grâce aux aides extérieures, aides ponctuelles qui, au regard du développement culturel régional, donnent des résultats inégaux. La Bulgarie est le seul pays mettant en avant le fait que la coopération culturelle doit se construire tant en direction de l’Ouest que vers les Balkans. La tendance est aussi au développement des relations bilatérales plutôt qu’à une coopération multilatérale.
Le processus est d’autant plus dangereux que la région, avant même de concevoir des projets de coopération internationaux, nécessite une restauration des partenariats internes. C’est là, l’une des clés fondamentales pour réfléchir aux futures politiques de coopération culturelle dans l’Europe du Sud-Est.
Les aiguillons non gouvernementaux La collaboration entre le secteur public et les organisations indépendantes a été impulsée par les recommandations du Conseil de l’Europe et s’est imposée à la fin des années 1990. De même le Conseil de l’Europe a prôné la participation active du secteur civil dans la conception de la législation culturelle. Pourtant, les gouvernements ont pris l’habitude de présenter au Parlement leur propre version des lois, d’ignorer les propositions des ONG ou de proposer des projets très généraux.
L’un des exemples de coopération réussie entre le secteur public (tant au niveau local que national), les ONG et les législateurs est Policies for Culture lancé par la Fondation européenne de la Culture et ECUMEST. Policies for Culture, tout comme le programme Mosaic et les initiatives à long terme de la Fondation Soros, promeut une coopération égalitaire entre l’Est et l’Ouest, concerne tous les pays de la zone et dépend de deux entités européennes indépendantes.
La coopération culturelle dans l’Europe du Sud-Est a principalement été initiée dans la dernière décennie par des acteurs extérieurs, institutions européennes mais aussi fondations ou organismes indépendants qui ont lancé des programmes à caractère bilatéral ou régional. Ces projets ont principalement soutenu des organisations culturelles indépendantes plus aptes à répondre aux exigences des subventionneurs que les institutions étatiques.
Les efforts des fondations internationales et des réseaux européens furent essentiels pour développer des projets spécifiques et considérer cette région comme une priorité. Bon nombre de ces organisations, par le biais de programmes comme Gulliver Connect ou Art for social change, ont même couplé leurs forces. Les réseaux européens avaient au début intégré peu de membres venus d’Europe du Sud-Est. Mais dès 1989, ils ont investi activement la région, créant des structures locales (Apollonia, Seecan…) ou des subdivisions spécifiques (la plate-forme « Balkans » de l’ENCATC, Banlieues d’Europe). Des réseaux balkaniques se sont créés (BAP, BAN…) ainsi que de nombreuses entités régionales (Balkankult, Ecumest, Mama…) accueillant d’autres réseaux ou d’autres programmes ayant une dimension européenne et régionale. Pour tous ces projets, le soutien de la Fondation Soros et des initiatives visant à la mobilité (Culturelink et Looking inside) furent vitaux. Ce foisonnement se retrouve dans le développement des médias, des festivals ou des ateliers de formation.
L’expertise occidentale a positivement influencé l’administration culturelle et la législation. Le modèle de la loterie nationale (Pays-Bas et Royaume-Uni) est un outil novateur dans la recherche de fonds. Les lois françaises sur le patrimoine ou les droits d’auteur ont été utilisées tout comme celle sur le cinéma. La question de la validité de l’expertise étrangère s’est posée, cependant, quand celle-ci fut utilisée dans des situations inadaptées : un calendrier trop court ou des données insuffisantes pour rendre ces modèles fructueux. Les schémas occidentaux ne sont pas toujours fiables !
Les projets de l’Union Européenne, du Conseil de l’Europe et de l’UNESCO (PHARE, Mosaic, ICOM…) ont renforcé les institutions culturelles ; mais on peut leur reprocher leur vision à trop court terme (entre un et trois ans) et leur manque de visibilité. Les partenariats établis avec la société civile ont été dans tous les cas plus formels et rhétoriques que réels et effectifs.
Enfin, les formations européennes en administration culturelle ont permis aux jeunes managers de la région de développer les instruments d’une transformation institutionnelle et de les insérer dans des réseaux internationaux.
Gare aux modèles ! L’un des problèmes de la région est d’ordre « éthique ». Les déséquilibres sont patents. Ainsi quand un projet de coopération est lancé par un partenaire occidental, les organisations de l’Europe du Sud-Est sont choisies car elles facilitent certains financements. C’est la logique occidentale qui l’emporte dans le choix et l’orientation du projet, créant ainsi un rapport de domination.
Le second problème est le risque de voir se normaliser un modèle de coopération occidentale applicable au monde entier et qui nie la complexité de la région Les gouvernements de l’Ouest ne s’engagent pas dans un dialogue, ils exportent leur modèle culturel.
Les sociétés multiculturelles et multiethniques des Balkans sont un terrain de choix pour trouver des solutions à la réconciliation et développer une vision large du territoire qui inclurait la Grèce et la Turquie. Pourtant c’est toujours l’image d’une zone de conflit qui demeure et l’interculturalité, comme pièce centrale d’une reconstruction sociale, est ignorée.
Enfin les politiques de coopération culturelle devraient s’articuler autour de programmes à long terme et prévoir une application qui s’étendrait à des pays hors de l’Europe pour sortir d’une confrontation des points de vue jusqu’à présent purement Est/Ouest. Cela permettrait aussi de démystifier le modèle occidental et d’approfondir la compréhension des mécanismes globaux qui conditionnent les dynamiques culturelles. La coopération élargie au reste du monde faciliterait la dissolution du nationalisme et ancrerait dans la population la conscience de ses racines européennes.
Pour cela, l’Europe du Sud-Est a besoin de programmes de mobilité tant pour les étudiants et les chercheurs que pour les
professionnels. Les instances européennes, les gouvernements nationaux et les ONG représentatives doivent se réunir régulièrement et formuler à long terme des propositions de coopération culturelle. Tous les acteurs culturels doivent prévenir la disparition du « capital humain » pour soutenir la diversité culturelle et spirituelle de la région. Il est temps d’en finir avec les stéréotypes et les préjugés liés aux Balkans et de recréer une mémoire collective. Les Balkans sont un pont et un carrefour et c’est désormais à ces pays qu’il revient de construire leur destinée sans plus attendre une aide extérieure.
Cet article a été publié dans le dossier n°40. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».
Date de publication : 01/01/2004
Mots-clés : PECO, politique culturelle, coopération culturelle, Europe du Sud-Est, crise, Balkans, culture, secteur public, organisations indépendantes, réseaux, ONG, cultural policies, cultural cooperation, South-East Europe, crisis, public sector, independant organizations, networks, politica de la cultura, Sudeste Europa, Balcanes, cultura, sector publico, organizaciones independentes, red
Inséré le : 03/04/2006 13:43
Liaison Document :
Thèmes : intégration européenne, politiques culturelles, sociologie de la culture, coopération culturelle,