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Francophonie et antiaméricanisme


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Janos Riesz rédacteur

Texte : Par János Riesz, professeur émérite. Directeur du Centre d’études africaines de l’Université de Bayreuth durant plusieurs années, il a publié en 2006 un livre sur Léopold Sédar Senghor aux Éditions Peter Hammer.

Un des problèmes qui frappe l’observateur étranger qui s’intéresse aux questions de la francophonie est la connexion entre la doctrine ou l’idéologie francophone, telle qu’elles se présentent dans les manuels et textes fondateurs, et un antiaméricanisme parfois violent et viscéral qui semble la marque de ce discours depuis les années 1960. L’exemple extrême étant Parlez-vous franglais ? (1964) de René Étiemble. De ce livre, Philippe Roger dans son étude sur la « Généalogie de l’antiaméricanisme français » dit que sa réputation « est celle d’un brillant exercice de style à la Queneau, d’une fine moquerie des travers linguistiques des contemporains. C’est en fait un pamphlet d’une rare violence contre l’Amérique, accusée en vrac de vouloir la mort de notre langue et de notre culture [...] Relu aujourd’hui, Parlez-vous franglais ? frappe toujours par sa verve, mais stupéfie aussi par sa brutalité »(L’ennemi américain, Seuil, 2002)
Ce même livre d’Étiemble se trouve en tête de l’ « Essai », Roman de la francophonie de l’auteur québécois Axel Maugey, ouvrage qui se propose « une analyse minutieuse des meilleurs ouvrages parus depuis 1964 sur cette réalité en pleine mutation : la francophonie. » Les auteurs de ces « meilleurs ouvrages » entre 1964 et 1988 sont : René Étiemble, Auguste Viatte, Xavier Deniau, Jean Duché, Philippe de Saint-Robert, Gabriel de Broglie, Claude Hagège, Jean-Marc Léger, Léopold Sédar Senghor, Michel Guillou. Le texte fondateur parmi ces textes fondateurs étant le livre d’Étiemble, toujours d’actualité puisqu’« il faudrait probablement revoir à fond toutes les questions soulevées par l’auteur et profiter du temps écoulé [...] afin de savoir si le danger du franglais s’est accru ou au contraire s’est atténué ».
Malgré la position de phare du livre d’Étiemble on sent, chez Axel Maugey, une certaine gêne, des réserves, devant ce « pamphlet » : « Un pamphlet fort utile. Encore que parfois un peu excessif ». « Le mélange de science et de politique est un peu navrant. Il émousse singulièrement son approche. » Et l’auteur avance même des arguments contre certains aspects de l’analyse d’Etiemble : « L’invasion de l’anglo-américain, n’est-ce pas aussi le résultat du refus des Français de l’époque d’adapter leur langue au monde moderne ? » Axel Maugey plaide pour une application « soft » du programme d’Etiemble, à savoir éviter les anglicismes et les américanismes « inutiles » qu’on pourrait facilement substituer par des termes en bon français. Mais, peut-on vraiment séparer les deux sphères : le travail pour la « pureté » de la langue française, le développement de ses ressources intrinsèques d’un côté, et de l’autre, l’identification de l’« ennemi », qui serait l’américanisme (toutes significations confondues) revendiquant un monopole à échelle mondiale pour sa langue et sa culture.
Il faut rappeler que l’argumentaire d’Etiemble ne comprend pas seulement l’éviction des mots anglais inutiles, superflus, incorrects ou illégitimes, mais qu’il trouve que ces intrusions anglo-américaines sont aussi contraires au sens esthétique, défigurent la langue française, pêchent par leur ridicule, ont un caractère barbare, manquent de nuances, font un charabia, bref, sont des ordures langagières. De là il n’y a qu’un pas vers les isotopies de la maladie, qui vient par l’effet d’une contami-nation, d’une corruption, voire d’une pourriture pathogène. Le résultat, comme dernière conséquence, c’est la colonisation de la France, la destruction de son identité, sa mort certaine. Le plus choquant, vu d’aujourd’hui sont des pages « politiques » avec des dérapages du genre : « Force m’est de constater que, s’ils torturaient et massacraient les résistants, les nazis se donnaient la peine de rédiger en vrai français leurs atroces tableaux d’honneur ».

Des excès malsains

S’agit-il d’un dérapage dû à la mauvaise humeur de l’auteur ? Au genre de la polémique ? Ou bien faut-il voir un lien entre les excès d’Etiemble et la lutte pour un Français « pur », « sain » et « propre ». Henri Meschonnic dans De la langue française parle de la maladie de la pureté : « Cette maladie, c’est la hantise de la santé. La hantise de la santé est tout sauf un indice de santé. La métaphore de la santé sociale se trouve dans Mein Kampf comme dans le fascisme français. Elle est inséparable d’une phobie de l’étranger senti comme un agent pathogène. » Mais n’est-ce pas aller trop loin d’asséner un tel coup de massue - remonter au fascisme et au nazisme avec leurs obsessions de la pureté raciale et langagière ? Ne peut-on pas plaider « en toute innocence » en faveur de la substitution du mot « yankee » par un terme français, comme le veut Bernard Pivot dans sa préface au volume Évitez le franglais, parlez français de Yves Laroche-Claire, tout en gardant une certaine mesure dans le processus de purification : « Ce qui agace, c’est la déferlante ; ce qui révolte, c’est l’excès issu d’une seule et même origine, même s’il est normal que, par leur puissance économique, scientifique et culturelle, les États-Unis soient le plus gros producteur et exportateur de mots. »
Dans la tradition des textes qu’on pourrait ranger dans la ligne d’Etiemble on trouve les deux orientations : l’influence anglo-américaine comme « enjeu de civilisation » chez Bernard Lecherbonnier (Pourquoi veulent-ils tuer le Français ?, A.Michel, 2005) : « Subsistera-t-il une alternative à la vision américaine de la science et de la culture ? » et le choix de Bernard Pivot d’un emploi modéré des anglicismes, mais qui renonce à la polémique totalisante.

Les atouts de l’antiaméricanisme

Michel Guillou (Francophonie - Puissance. L’équilibre multipolaire, Ellipses, 2005) prend un autre chemin encore en renversant la perspective quand il décrit la concurrence des deux universalismes à partir des États-Unis « qui découvrent progressivement maintenant l’existence d’universalismes autres que le leur ». En même temps, l’impérialisme américain offrirait à la francophonie « une exceptionnelle fenêtre de tir. La demande de contrepoids à la puissance des États-Unis est manifeste et concerne le monde entier ».
Cette perspective a l’avantage de nous montrer l’utilité de l’alliage entre antiamé-ricanisme et « francophonie » : d’abord, comme l’a montré Philippe Roger, l’antiaméricanisme, au-delà de toutes les divisions françaises, fait l’unanimité pendant tout le XXe siècle, au moins parmi la gent lettrée de France. Il offre tout un répertoire de motifs, d’arguments, de topoï dont on peut se servir dans l’élaboration du discours francophone. Et l’Amérique c’est un adversaire de taille. Elle permet à la France de se sentir participant au jeu du monde. Succomber dans cette bataille à échelle planétaire n’est pas déshonorant.
Mais la francophonie a-t-elle vraiment besoin de cet « ennemi » ? Est-il vraiment nécessaire de recourir à des discours de haine comme l’est le Parlez-vous franglais ? d’Etiemble et certains de ses successeurs ? Vue de l’extérieur, la langue française semble loin de cette corruption tant décriée par un certain parti francophone, et plutôt en bonne santé. À partir des deux pays où je vis (l’Allemagne, l’Italie), le purisme français a quelque chose d’excessif. Quand on voit les speakers et les speakerines à la télévision italienne prononcer avec la plus grande disinvoltura des termes anglais, on n’a pas le sentiment que la langue italienne en souffre beaucoup, et en allemand (il est vrai, c’est une langue germanique) on peut même se permettre d’inventer des mots anglais qui n’existent nullement au Royaume-Uni.
Enfin, les « francophones » en dehors de la France ne semblent pas tous partager l’anglophobie langagière des Français. Ousmane Sembène, dans son roman Le Dernier de l’Empire s’amuse, à travers le personnage de KAD, un journaliste porte-parole de l’auteur, à présenter l’intraductibilité de certains termes anglais, tels « free lance » (que « temporaire » ne rend pas) et « scoop » (« un bon papier » semble bien pâle à côté). Peut-être faut-il faire du discours francophone une « poétique », comme Henri Meschonnic l’a proposé pour le discours autour du « génie de la langue française ».
Le célèbre texte de Léopold Senghor dans la revue Esprit de novembre 1962 sur « Le Français Langue de Culture » qu’on a qualifié de « manifeste » et de « charte » de la francophonie, n’est-ce pas plutôt un texte poétique ?


Cet article a été publié dans le dossier n°47. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».

Date de publication : 01/10/2006


Mots-clés : Francophonie, rivalités linguistiques, anglo-saxons, René Etiemble, linguistiques, nationalisme, hégémonie francophone, littératures, antiaméricanisme
Inséré le : 29/11/2006 16:58
Thèmes : Europe, diversité culturelle, langues,