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Le risque de l’oubli


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Anne-Marie AUTISSIER rédacteur

Texte : Par Anne-Marie Autissier

L’organisation fédérale de l’Allemagne relève d’une philosophie a priori opposée à celle de la France, tout au moins en matière de politique culturelle. Comment articuler des initiatives nées dans le giron d’un puissant ministère français de la Culture et de la Communication, avec les politiques culturelles de seize Länder, certes réunis au sein d’une Conférence permanente pour l’éducation et la culture ? Comment combiner les politiques culturelles de régions françaises avec celle d’États fédérés disposant de compétences culturelles exclusives et de moyens incomparables ? Enfin, comment conjuguer la multiplicité des fondations allemandes avec l’émergence lente de leurs homologues françaises ? Envisagée de la sorte, la coopération culturelle franco-allemande relève de la gageure. Pourtant, quelques indices montrent qu’au-delà des différences, les raisons d’agir ensemble sont nombreuses depuis longtemps, en particulier de la part d’acteurs peu relayés par les médias : les communes et les associations. Par ailleurs, il semble qu’un mouvement anime désormais les gouvernements allemands successifs : la nécessité d’une intervention fédérale élargie en matière culturelle, à cause de la réunification mais aussi au-delà. En somme, les rapprochements tiendraient à différentes échelles de solidarité et de compréhension, bénéficiant d’une notoriété différente mais dépassant depuis longtemps le cadre des relations au plus haut niveau des États.
On dénombrait en 2005, 200 associations œuvrant dans le domaine culturel et éducatif franco-allemand. Elles tiennent souvent leur origine du souci commun de chercheurs, d’enseignants, d’animateurs, de professionnels de la culture. Quant aux communes, on connaît le mouvement de rapprochement qui s’est souvent traduit par des jumelages après guerre. Le nombre de communes françaises jumelées avec des collectivités allemandes dépasse de loin les chiffres de jumelage avec d’autres pays (2 245 jumelages de communes et neuf impliquant des départements). L’on peut d’ailleurs souvent remarquer que l’expérience du premier jumelage avec l’Allemagne, a généré ensuite des envies de rapprochement avec d’autres pays. Cela dit, une question s’impose : la pratique du jumelage correspond-elle aux enjeux des années 2000 ? Le terme de « partenariat » qui lui est souvent accolé, laisse d’ailleurs entendre une évolution des perspectives.
En ce qui concerne les politiques culturelles des deux États, la création d’un poste de ministre fédéral de la Culture à partir de 1998, a suscité de part et d’autre, des commentaires sceptiques (cf. Culture Europe n°27, pages 1 à 3). Du côté allemand, cette fonction était jugée au mieux inutile, en particulier par les représentants de certains Länder. Du côté français, on peinait à croire que cette création institutionnelle générerait des initiatives audacieuses. Pourtant, petit à petit, les titulaires de ce poste se sont affirmés. Les décisions prises en matière de réorganisation du cinéma, la création d’un Bureau export de la musique allemande, et de la Fondation culturelle de la Fédération constituent autant d’indices de la volonté d’agir au mieux des intérêts nationaux dans un cadre international, et de gérer l’héritage est-allemand dans des conditions optimales.
Comme le rappelle Pascale Laborier dans son article « De l’impossible ministère au presque ministère : une politique culturelle en émergence ? » (in Qui sont les Allemands ? Claire Demesnay et Hans Stark (éds), Presses Universitaires du Septentrion, 2006, publié avec le concours de l’IFRI), l’organisation de la RDA (qui faisait souvent office de repoussoir à l’Ouest) s’appuyait sur un ministère de la Culture créé le 7 janvier 1954. Pour une population de 17 millions de personnes, ce ministère en employait près de 90 000 dont 25 000 artistes professionnels dans les 4 600 institutions culturelles d’État ou les entreprises. « Dans le secteur culturel de l’ex-RDA, de nombreux responsables d’institutions ont été licenciés et ont été remplacés par des Allemands de l’Ouest. Rares furent les communes, comme Weimar, qui choisirent de garder leur directeur de théâtre, revendiquant ainsi la reconnaissance d’une compétence en ce domaine ». L’obstination de cette ville n’alla tout de même pas jusqu’à confier, la direction artistique de « Weimar, Capitale européenne de la Culture 1999 » à un Est-allemand puisque c’est de l’Ouest que vint le titulaire de cette fonction, Bernd Kaufmann.

Quatre responsabilités pour l’État fédéral

De même, l’application du fédéralisme aux nouvelles administrations régionales et communales s’est réalisée alors que ces dernières ne disposaient pas encore des moyens - et sans doute des ressources professionnelles - pour concrétiser leur souveraineté en matière culturelle et éducative. Le quintuplement du budget du ministère fédéral de l’Intérieur au profit de « la culture à l’Est » ne correspond qu’à un quart du budget estimé de l’ancien ministère de la Culture de RDA, selon Pascale Laborier. Dans la réédition 2007 de L’Allemagne de Berlin, différente et semblable (éditions Alvik), Alfred Grosser élargit le propos en évoquant les nouvelles disparités économiques à l’œuvre en ex-Allemagne de l’Est : « Un nouveau clivage est en train de s’établir et de se creuser. Il sépare par exemple la Saxe, avec les investissements dans les technologies les plus récentes, son endettement de plus en plus limité, son afflux d’ingénieurs et de cadres, d’un Land comme le Mecklembourg, sans ressources particulières et menacé d’une véritable désertification. On devrait de moins en moins parler de l’ex-RDA comme d’une sorte d’entité homogène. La spécificité allemande de la réunification doit toujours être prise en compte, mais de façon de plus en plus différenciée. »
Le fait que Berlin, héritière d’une infrastructure artistique considérable, soit devenue la capitale de l’État fédéral, symbolise de façon exemplaire, les paradoxes aujourd’hui à l’œuvre dans le pays (cf. Culture Europe n°27, pages 10 et 11). Pour diverses raisons analysées plus loin, Berlin s’affirme avant tout comme une capitale culturelle mais les moyens de ses ambitions restent limités et, sans intervention directe de l’État fédéral depuis quelques années, beaucoup de ses institutions artistiques auraient dû fermer leurs portes. Encore le secteur « alternatif » se juge-t-il défavorisé par les nouveaux investissements de Berlin capitale.
Ainsi l’État fédéral allemand se trouve aujourd’hui aux prises avec une quadruple responsabilité : permettre « la continuité de l’unité de la nation » (article 35 du Traité d’Unification de 1990) ; intervenir au-delà des limites territoriales de tel ou tel Land, au nom de l’intérêt national suivant le principe de subsidiarité qui se discute au cas par cas ; encourager un développement éducatif et culturel de même niveau sur tout le territoire ; exporter une image contemporaine de la création dans un contexte de mondialisation économique. Comme on a pu le constater dans le cas du Royaume-Uni ou de l’Italie à la fin des années 1990, il semble que les nombreuses concertations des ministres de la Culture des États membres de l’Union européenne aient joué leur rôle, dans ces rapprochements d’organigrammes qui tendent de plus en plus à faire du poste de responsable fédéral de la politique culturelle, une fonction repérable dans le paysage institutionnel, et singulièrement en Allemagne.

Différentes échelles de coopération

Parmi les initiatives récentes en faveur d’une coopération artistique franco-allemande, l’on peut citer des projets de deux ordres : des événements et des programmes à long terme. Au nombre des événements, l’on doit saluer la présentation à Berlin, à l’automne 2006, des œuvres de plus de 150 artistes visuels français. Organisé par l’Ambassade de France en Allemagne et CulturesFrance, en coopération avec l’Institut français de Berlin, Art France Berlin a consisté en une série d’expositions dans tous les centres artistiques de la ville, permettant de découvrir des artistes contemporains, ainsi que les principales tendances de l’art français depuis les années 1970. Les institutions et galeries françaises se trouvaient également en nombre à l’Art Forum Berlin, foire internationale d’art contemporain dont la douzième édition a eu lieu du 29 septembre au 3 octobre 2006, avec 23 pays représentés et 41 000 visiteurs. Mentionnons également les activités du Bureau du théâtre et de la danse de Berlin.
Les manifestations françaises prévues en Rhénanie du Nord Westphalie en 2008, attestent du fait que la présence de notre pays Outre-rhin et réciproquement, ne se limite pas aux capitales. « Luxembourg 2007 » est également consacrée à la Grande Région (cf. pages 6 et 7). Enfin, l’article consacré aux politiques culturelles du Schleswig-Holstein nous permet, à travers un exemple, de mieux appréhender les affinités transfrontalières des Länder allemands. Au nombre des participations européennes du Schleswig-Holstein, citons le Festival européen du Premier roman organisé par le Centre culturel français de Kiel et le programme conjoint de recherche pluridisciplinaire sur la ville, conduit par le Département de romanistique de l’Université Christian-Albrecht avec ses partenaires français, espagnols et estoniens. Un séminaire européen a ainsi permis de réunir étudiants et enseignants à Kiel du 4 au 14 décembre 2006, avec le soutien de l’Union européenne (programme Socrates).
Au nombre des programmes conjoints, citons le Fonds franco-allemand permettant de cofinancer des projets de musique contemporaine française en Allemagne et allemande en France, inspiré du French-American Fund for Contemporary Music. Doté au départ d’un budget d’environ 160 000 euros, le fonds accompagnera quelque vingt projets par an, à partir de 2007. Au nombre des partenaires français, outre l’Ambassade de France en Allemagne, citons CulturesFrance, le ministère français de la Culture et de la Communication (DDAI et DMDTS), ainsi que la SACEM. De même, l’Académie franco-allemande du cinéma créée en 1999.Rappelons en outre que 65 institutions, mécanismes et procédures de coopération ont été institués depuis 1963, dont 37 à l’actif des universités et en particulier l’Université franco-allemande (137 cursus intégrés, 4 500 étudiants concernés, 700 doubles diplômes délivrés). Au-delà, 450 accords de coopération associent des universités. Notons enfin l’exigence - très originale - d’institutions bicéphales comme l’OFAJ (Office Franco-allemand pour la Jeunesse dont le statut a malheureusement été modifié dans une optique strictement intergouvernementale en 2005), le Haut Conseil culturel franco-allemand, le secrétariat franco-allemand pour les échanges en matière de formation professionnelle et, bien sûr, ARTE. Mentionnons également les centres de recherche franco-allemands présents en Allemagne : Centre Marc Bloch à Berlin dirigé par Pascale Laborier, Mission historique française de Göttingen, Institut franco-allemand de Ludwigsburg, Centre de coopération franco-bavarois de Munich. En France, le CIRAC (Centre d’Information et de Recherche sur l’Allemagne contemporaine) poursuit ses travaux, notamment en coopération avec le CIERA (Centre Interdisciplinaire d’Études et de Recherches sur l’Allemagne), dans le cadre d’un programme de formation-recherche. Au nombre des initiatives récentes en faveur d’une approche commune de l’histoire, mentionnons la publication, en septembre 2006, par les éditions Nathan et Klett, d’un manuel d’histoire franco-allemand (bilingue), dont le premier tome est destiné aux classes de terminale, répondant au souhait exprimé par le Parlement franco-allemand des jeunes, en 2003.
Bien sûr, rien n’est simple. Si les relations artistiques, culturelles et universitaires paraissent riches d’initiatives, la coopération la plus fragile semble celle des collèges et lycées (on dénombrait 4 800 appariements scolaires franco-allemands en 2005-2006) ; en particulier concernant l’enseignement de la langue. Or cet aspect s’avère fondamental pour tisser des liens à long terme. Malgré la signature à Berlin, le 20 octobre 2004, d’un accord des Ministres en charge de l’éducation sur la relance de l’apprentissage réciproque des langues allemande et française, l’enseignement de l’allemand marque, en France, le pas derrière celui de l’anglais et de l’espagnol… Quant au bilinguisme, il s’étiole même en Alsace ! Or, le 20 octobre 2006, le Conseil régional d’Alsace adoptait une motion estimant prioritaire que la prochaine convention (entre l’État et la Région) « mette en œuvre les moyens nécessaires au renforcement du dispositif de l’enseignement bilingue paritaire précoce ». L’enjeu est en effet considérable pour les jeunes Alsaciens, en termes d’emploi dans le Bade ou la Suisse voisins.
En France, la création de sixièmes bi-langues (apprentissage conjoint de l’anglais et de l’allemand) permet de nourrir des espoirs. D’après les chiffres communiqués en 2006, 15 % des Allemands adultes disent pouvoir s’exprimer en français, contre 8 % des Français concernant l’allemand.
La coopération entre régions françaises et Länder allemands, semble elle aussi, sauf exception, beaucoup trop timide. Si 13 des 26 régions françaises ont établi des liens formalisés avec des collectivités allemandes, les fruits de ces accords restent clairsemés. L’enracinement du dialogue franco-allemand dans les sociétés civiles des deux pays tarde à se faire et les imaginaires se rencontrent encore peu. Si le cinéma français a attiré 5,3 millions de spectateurs en Allemagne et si ce pays représente le premier marché extérieur pour les musiques actuelles françaises, l’on comptabilisait en 2003, quelque 227 000 touristes français en Allemagne, contre beaucoup plus de touristes allemands en France…

Le dynamisme des fondations allemandes

« Comparé à l’intensité des rapports politiques et économiques qui se sont développés au cours des derniers quarante ans, le transfert intellectuel s’avère modeste et reste « très loin de ce qu’il fut dans le passé » », écrit Erika Mursa, citant les propos de l’Ambassadeur français François Scheer, Président du Conseil d’administration de la DVA-Stiftung. La Fondation DVA, filiale de la célèbre Fondation Robert Bosch - très active dans le domaine de la coopération linguistique -, a instauré en 2004, le Prix Raymond Aron pour les traductions franco-allemandes en sciences humaines et sociales. Une façon de contribuer à alimenter, entre les deux pays, le débat d’idées, la pensée de philosophes méconnus tels qu’Eric Weil et Jean Améry. Notons aussi, en 2005, la création de la Fondation Genshagen reconnue d’utilité publique (Stiftung Genshagen) avec le soutien du Land du Brandebourg et de la République fédérale. Cette nouvelle venue s’engage pour le dialogue entre les sociétés civiles allemande et française, en coopération avec des partenaires polonais. « L’Union européenne et ses voisins - Atelier franco-germano-polonais », lit-on par exemple dans l’agenda fourni de la Fondation pour 2006. Quant à la Fondation ASKO EUROPA basée à Sarrebruck, elle organise chaque année un « Dialogue franco-allemand » transdisciplinaire.
Si le partenariat franco-allemand apparaît aujourd’hui multiforme, il pèche sans doute par une institutionnalisation légitime en son temps, excessive aujourd’hui. Les progrès de la décentralisation en France et la montée en charge d’une société civile « culturelle » intégrant la dimension internationale dans la conception même de ses projets, devraient, à l’avenir, permettre de faire du dialogue franco-allemand non pas une exception mais une évidence dans un contexte européen et mondial. Et en particulier grâce au dialogue conjoint avec les pays tiers, une façon efficace de stimuler le couple franco-allemand dans un contexte multilatéral. D’ailleurs, ce couple fait d’ores et déjà école, aussi bien pour le dialogue germano-polonais - aujourd’hui multiforme - que pour ceux des Coréens du Sud, qui anticipent la future réunification des deux Corée. Encore faudrait-il s’assurer que le flambeau soit transmis, de part et d’autre du Rhin, à une nouvelle génération de passeurs, instruits de l’histoire et conscients du caractère unique et précieux de cette réconciliation.

Cet article a été publié dans le dossier n°48. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes » ou adresser nous un mel : contact@culture-europe-international.org

Date de publication : 01/04/2007


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Inséré le : 28/05/2007 17:13
Thèmes : coopération culturelle, langues, politiques culturelles, relations internationales,