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ToToM et « l’art » du mashup


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ToToM rédacteur
frédéric chevreux rédacteur

Texte : Propos recueillis par Frédéric Chevreux

L’emprunt, la citation ou encore la réappropriation sont des pratiques qui ont déjà une longue histoire au sein du monde de la culture : on peut se remémorer le très célèbre LHOOQ de Marcel Duchamp (1919), parodiant la non moins célèbre Joconde de Léonard de Vinci, ou encore les Boîtes Brillo d’un artiste passé maître dans la « transfiguration du banal », Andy Warhol. Principalement liés aux progrès technologiques, les processus consistant à reprendre des œuvres pour en produire de nouvelles, ont entraîné des réactions souvent partagées entre scepticisme et optimisme - propos de Martin Heidegger fustigeant la prégnance de la technologie dans l’art, ou encore réflexions initiatiques de Walter Benjamin à l’âge de la reproductibilité technique. Force est de le constater, la réappropriation prouve que l’héritage culturel reste une donnée majeure de la création - création étant un terme lui-même sémantiquement problématique, puisqu’il sous-entend par exemple le fait de « tirer du néant »... À bien y réfléchir, l’on peut reconnaître que les artistes ont souvent été critiqués lorsqu’ils recouraient aux nouvelles technologies : l’apparition des médias photographique et cinématographique en sont sûrement les exemples les plus triviaux. Pour ce qui occupe le champ d’action du masheur et bootlegger ToToM, il en va de même. En effet, rappelons ce qui s’est produit aux États-Unis durant les années 1970, avec l’émergence de la scène hip-hop. L’une des « originalités » de ce courant dont certains promettaient la disparition rapide, consiste à reprendre des œuvres musicales et à leur fournir
un nouveau rythme - les techniques en sont le scratch mixing, le punch phrasing et le scratching simple. D’autres techniques peuvent être employées, et l’on retiendra le sampling dont se servent beaucoup les bootlegers.

CEI : ToToM, le pseudonyme est très employé dans le secteur de la culture. En ce qui vous concerne, d’où cela provient-il ?

En fait, ce pseudonyme est celui que j’utilise depuis que je me suis connecté à internet, pour mes premières adresses mél, pour les forums ou les chats… L’origine est donc un peu moins « sexy » que celle des taggeurs des débuts du mouvement hip-hop qui ont souvent gardé leur signature comme pseudonyme en devenant rappeurs, même si, au final, c’est assez comparable.

CEI : Vous nous avez dit ne pas vous considérer comme un « artiste », alors qu’au contraire, les rappeurs ou les DJ se revendiquent souvent comme tels. Pour ma part, je suis convaincu que votre travail peut être évalué artistiquement. Quel est votre point de vue sur la question ?

Je considère que la majorité de mon travail de bootlegger n’a pas beaucoup de valeur artistique - même si je suis très fier de certains de mes mélanges. En fait, c’est probablement le côté éphémère et ludique des mashups qui fait que les bootleggers eux-mêmes prennent rarement la chose au sérieux et, la plupart du temps, considèrent cela comme un simple amusement qui peut provoquer d’excellentes surprises ; pour ma part, cette sensation est aggravée par le fait que j’exécute assez rapidement mes idées de mashup. D’un autre côté, les meilleurs bootleggers sont aussi souvent des musiciens et possèdent de bonnes connaissances en harmonie, même s’il suffit d’avoir une bonne oreille musicale et de faire preuve de recul face à son travail, pour produire de bons mélanges. Certains bootleggers parviennent même à réaliser de véritables symphonies qui mélangent trois morceaux, voire beaucoup plus, tout en gardant une cohérence artistique - DJ Earworm ou DJ John sont des spécialistes en la matière.

CEI : Il est vrai que vous réemployez souvent des œuvres de la musique populaire ou de masse, dont celles d’artistes comme David Bowie, Joey Starr, ou Rod Stewart qui sont relativement dépréciés d’un point de vue esthétique. Est-ce justement cet aspect qui fait que votre travail ne serait pas artistique ?

À part Rod Stewart qui me laisse indifférent, les artistes que vous citez sont, selon moi, d’une grande valeur. Pour parler d’artistes déconsidérés - à tort ou à raison - d’un point de vue esthétique, je citerais plutôt Usher, Christina Aguilera, Fergie ou Beyoncé ; ce sont un peu des « jolies pierres » (voix) que l’on extrait de la poubelle (le Top 50) et de leur gangue (instrumentale) pour les replacer dans un contexte leur convenant mieux, selon les goûts, bien sûr. Et justement, les mashups qui parviennent à valoriser ce type de voix - en les plaçant dans un nouveau contexte qui les sert - sont souvent d’une grande valeur artistique. De toute façon, au final, il s’agit d’un « recyclage pop » : techniquement, il est difficile de concilier deux morceaux reposant sur des harmonies différentes, d’où les limites qui sont peu ou prou les mêmes que celles de la pop, même si la première règle du mashup, du point de vue du mélange des genres, c’est que tout est permis.

CEI : Sur le plan technologique, bien des critiques taxent les pratiques émergentes comme la vôtre de simple divertissement. Est-ce effectivement un simple « passe-temps » ou envisagez-vous votre travail au-delà ? Croyez-vous que vos mashups peuvent provoquer une nouvelle émotion ?

C’est la même frontière qu’entre ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas. Beaucoup de musiciens américains assument leur côté d’entertainer avant celui d’artiste. L’art naît d’abord d’une passion ; en principe, on est mélomane avant d’être musicien, curieux et observateur avant d’être peintre ou photographe (même si dans les faits c’est malheureusement faux). Il s’agit d’abord d’un passe-temps
auquel on s’adonne et qui devient de l’art, selon le degré d’engagement. Si des DJs assument ce qu’ils font, c’est-à-dire un choix de morceaux mixés et parfois filtrés à travers divers effets comme de l’art, il n’y pas de raison que les bootleggers ne considèrent pas leurs travaux comme tels. Aucun bootlegger ne pourra dire que ce n’est qu’un simple passe-temps, il prend forcément un plaisir enfantin, malin, à trouver les idées les plus improbables et à les faire fonctionner musicalement de la meilleure façon possible. Parfois, un simple mélange (appelé A+B dans le jargon) - et pas forcément les mashups « mosaïques » de DJ John et DJ Earworm que j’ai cités plus haut - peut susciter une nouvelle émotion musicale alors que, techniquement, il n’aura pas exigé beaucoup de temps pour être produit. C’est un peu comme si on comparait une simple chanson des Beatles, par exemple Yesterday, à Bohemian Rhapsody de Queen. Finalement, en essayant d’expliquer, de définir ce qu’est un bon mashup, on en revient à essayer de décrypter la musique pop.

CEI : Vous n’êtes pas sans connaître l’expression anglo-saxonne « Do it yourself », laquelle circonscrit tout un champ de pratiques rendues possibles avec l’ère de l’informatique, et qui n’en est qu’à ses prémices. C’est l’idée que l’on peut faire tout soi-même, de la création à la diffusion, via des plates-formes telles que YouTube ou encore MySpace. Quelle est votre vision de l’avenir sur ce plan, et, qui plus est, comment la France se positionne-t-elle par rapport aux autres pays européens ? Avez-vous d’ailleurs des contacts avec les autres masheurs/bootleggers dont vous m’avez parlés (Ben Double M, Zamali, Kraz Ben) ?

Le mouvement des bootleggers a véritablement repris à son compte le slogan « Do it yourself » : l’entraide et le partage des connaissances sont très présents, notamment à travers les forums où les bootleggers échangent des conseils et s’entraident. La gratification rapide que peut procurer la fabrication d’un mashup, grâce à l’explosion des moyens technologiques (MySpace et Youtube étant les avatars les plus évidents de cette instantanéité du lien entre l’artiste et son auditeur/spectateur), s’avère très stimulante et pousse à en faire toujours plus : il peut se passer parfois moins de deux heures entre le moment où surgit l’idée d’un mashup et le moment où on reçoit les premières remarques à propos de son travail. Mondialement, je crois que le mashup n’est pas dans sa phase de gloire (sa première période faste ayant été la consécration des 2manyDJ’s). Il attend son heure, malgré le fait que l’on commence à voir des mashups qui ne disent pas leur nom, occuper les premières places des hit-parades et qu’en France, DJ Zebra commence à gagner en popularité. Il a acquis une renommée dépassant le cadre des amateurs curieux de bizarreries pop. Mais il est relativement atypique dans le paysage français et mondial du bootleg (en un sens, tout le monde l’est). Aussi, on a une émulation assez forte entre bootleggers français (francophones en réalité), qui fait que nous sommes plutôt bien considérés sur la scène internationale. Ben Double M, Zamali et Krazy Ben sont belges et francophones donc je les côtoie assez régulièrement par forum interposé. D’autres regroupements ou collaborations se font, mais de façon transnationale, par le pur et simple biais d’internet.
Une association assez forte existe entre les réseaux « sociaux » et le développement d’un courant musical qui, par extension, préfigure des changements profonds dans la façon d’exercer son art et de le diffuser. Le « home studio » s’avère l’un des principaux aspects de cette révolution technologique qui se met littéralement au service de l’art. Des formes de diffusion comme MySpace ou Youtube en sont l’autre pendant. Le mashup se retrouve au milieu de tout cela et utilise l’intégralité de ces outils d’une façon intensive.

Cette interview a été publiée dans le hors-série, printemps-été 2007. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes » ou adresser nous un mel : contact@culture-europe-international.org

Date de publication : 30/05/2007


Mots-clés : musique, hip-hop, bootleg, mashup, DJ, nouvelles technologies, youtube, myspace,
Inséré le : 29/08/2007 11:59
Thèmes : TIC, arts numériques, esthétique, musique,