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Rubrique : Revue de presse
du 25/03/2008 00:00 au 25/03/2009 00:00
Paris France
Texte : Propose recueillis par ANNE PITTELOUD
Le Courrier
Suisse
Le 1er Mars 2008 L'image semble idyllique, presque utopique: c'est celle d'un petit pays modèle, qui a réussi à maintenir sa cohésion nationale malgré ses quatre langues et ses quatre cultures différentes. Le plurilinguisme a certes contribué à construire l'identité helvétique. Mais si la Suisse est multilingue, ce n'est pas le cas de ses habitants: pour que sa richesse culturelle soit davantage qu'un concept, il s'agit de la faire vivre en favorisant les échanges entre les différentes régions linguistiques, notamment par le biais de la littérature. Les traducteurs, «passeurs» de textes, jouent ici un rôle essentiel: donner une visibilité à ce métier de l'ombre est justement l'un des buts de la manifestation littéraire «4+1 übersetzen traduire tradurre translatar». Organisée tous les deux ans dans une région différente, elle a pris le relais du Bateau interlignes – qui s'est tenu chaque année de 1993 à 2003 –, afin de faire connaître la création littéraire au-delà des frontières régionales et nationales.
Pour sa deuxième édition, vendredi 7 et samedi 8 mars 2008 dans Bienne la bilingue, «4+1 traduire» a dialogué avec la Pologne – le «+1» de l'intitulé –, et a proposé une riche programmation qui alliait rencontres entre professionnels et ouverture au public . Une occasion en or, pour les traducteurs littéraires, de faire mentir certains adages: le fameux «traduttore traditore» («traducteur, traître») ou la formule «lost in translation» révèlent les stéréotypes qui pèsent toujours sur le métier. «Trahison» de l'original, la traduction lui serait-elle forcément inférieure? Dans son ouvrage Anders Gesagt, Autrement dit, In Other Words1, Peter Utz prend le contre-pied de cette opinion. Professeur d'allemand à l'Université de Lausanne, il montre comment la traduction, loin d'être envisagée comme une perte de sens, peut au contraire jeter une lumière inédite sur les textes originaux. Entretien. Anne Pitteloud : Vous considérez que le texte original et ses traductions ne sont pas dans un rapport hiérarchique, mais d'égalité.Peter Utz: Pour moi, la traduction ne se situe pas derrière l'original, mais à son côté. Elle est une oeuvre à part entière, une lecture autonome qui ne reproduit pas du sens, mais qui le produit. On peut bien sûr comparer plusieurs traductions du même texte sous un angle qualitatif, mais ce n'est pas mon propos, car cette approche est paradoxale en soi: on demande à la traduction d'être la copie la plus fidèle possible de l'original, alors qu'en se faisant critique d'une traduction on la reconnaît comme autre. J'ai voulu sortir de ce paradoxe en lisant les traductions non d'un point de vue qualitatif mais interprétatif, en montrant quelle est leur plus-value. Je suis parti de cette idée de gain.
De quelle manière s'est élaborée votre réflexion? J'ai réalisé que de nombreux textes classiques de la littérature allemande des XIXe et XXe siècles réfléchissent implicitement sur le problème de la traduction. Dans
L'Homme sans qualité, le personnage a une soeur jumelle qui lui ressemble et qui est différente. Robert Musil esquisse ici une poétique de la ressemblance, et dépasse le piège identitaire: on peut être même et autre. Il réfléchit aussi sur ce qui est gagné ou perdu dans la traduction. Son texte m'a permis de sortir de la dichotomie stérile entre l'identique et le différent: ressembler à un autre, comme un frère à une soeur, donne une nouvelle vision de la relation entre deux entités.
Lire Musil à travers son traducteur Philippe Jaccottet offre une réelle plus-value, et je lui dois beaucoup. Ainsi au début du roman, Musil écrit en résumant un passage «mit einem Wort», soit «en un mot». Mais Jaccottet le traduit par «autrement dit». Cette différence fait sens pour moi: le traducteur se manifeste d'emblée comme un autre, un auteur. D'où le titre de mon livre,
Autrement dit. (…)
Une traduction est une lecture qui offre une certaine interprétation du texte original. Une démarche proche de celle de la critique? Les chercheurs discutent toujours des mêmes passages, en quête de leurs sens caché. La traduction en revanche est une lecture fidèle du texte, phrase à phrase et mot à mot. Elle m'offre un regard externe sur des textes que je crois connaître, que je connais presque trop et que je ne vois plus. Car en tant que critique, j'ai derrière moi toute une tradition de lectures de ces textes et j'ai tendance à oublier leur «surface», surtout pour les proses. Ma démarche a été de déceler, grâce aux traductions, cette surface - le rythme de la langue, la structure, les enchaînements, tout ce qu'on oublie si on plonge tout de suite dans le sens profond des oeuvres. Je prétends alors que les traducteurs surfent à la surface de la vague et transcrivent cette surface, tandis que les interprètes plongent toujours directement au fond. Les deux sont complémentaires.
De quelle manière les traductions peuvent-elles éclairer les textes originaux?Les différences de traductions dévoilent des lectures possibles d'un même texte et jettent une nouvelle lumière sur certains aspects de l'original. Il existe des différences au niveau sémantique, des mots qui semblent intraduisibles. «Heimat» n'a pas d'équivalent dans d'autres langues: au traducteur de choisir – «patrie», «pays», ou «port d'attache», qui est déjà une interprétation? Ou le fameux «unheimlich», dont traite Freud et qu'on a traduit par «l'inquiétante étrangeté». Ce mot est un concept propre à la culture et à la langue allemandes, et j'ai réalisé grâce à la traduction qu'il n'était pas complètement décryptable, même en allemand. Les traductions françaises m'ont aussi fait comprendre comment fonctionne le système des temps en allemand – qui ne possède pas la distinction française entre imparfait et passé simple. Traduire ces changements de temporalité demande de les interpréter.
Qu'en est-il des différences culturelles? En quoi sa propre culture influence-t-elle le travail du traducteur?L'histoire de la réception de différentes traductions est révélatrice. C'est par exemple à travers la traduction de ses romans en français qu'on peut expliquer pourquoi Theodor Fontane, grand réaliste allemand du XIXe, est peu connu en France. Les Allemands ont fait traduire un de ses meilleurs romans,
Effi Briest, en français pendant la Seconde Guerre mondiale, afin d'«infliger» à la France occupée la culture allemande. Mais cette traduction est lacunaire: la critique de l'antisémitisme de l'époque, par exemple, a été supprimée. Et c'est cette version qu'on trouve encore aujourd'hui dans les librairies, car Gallimard en a acquis les droits. C'est un scandale culturel.
La traduction peut aussi forger tout un champ littéraire: la fameuse «âme russe» est largement une création de traducteurs européens. Ils ont choisi de traduire des textes russes qui correspondaient à cette image. Cet effet de miroir renforce aussi certains clichés. On se construit dans le regard de l'autre et on s'identifie à l'image qu'on y voit: les Russes eux-mêmes croient à cette «âme russe». E.T.A. Hoffmann, pour citer un autre exemple, a été beaucoup traduit en français dès le XIXe siècle. Les Français en ont fait un auteur «français», l'incarnation d'un regard français sur le romantisme allemand: cette image de Hoffmann, transformée par le regard de l'autre, a ensuite été réimportée en Allemagne avec les
Contes d'Hoffmann d'Offenbach.
La traduction influence donc parfois la culture d'origine?Elle est engagée dans un travail de production de la culture, mais c'est un dialogue dans les deux sens. La culture est un jeu d'interprétations mutuelles et réciproques, et un processus: la traduction a quelque chose d'interminable. On retraduit sans cesse car une nouvelle traduction s'inscrit dans un contexte littéraire, linguistique et culturel différent, d'autres livres ont paru qui influencent à leur tour notre lecture. C'est la preuve qu'un texte n'est jamais fini et que les oeuvres s'enrichissent mutuellement.
Les traducteurs ont-ils conscience de leur importance dans cette circulation des idées?Ils sont face à un problème identitaire: sont-ils les auteurs de leurs oeuvres? Ils restent toujours en arrière-plan des écrivains, mais devraient davantage assumer leur subjectivité. Car le traducteur donne sa voix au texte. (…) La plus-value du traduire implique que le traducteur ne s'efface pas. Mais la valorisation de ce métier est un problème culturel: d'une part, l'original entretient toujours un rapport colonial avec sa traduction; de l'autre, les traducteurs sont mal rémunérés, aucune formation ne valide leurs compétences, et la traduction n'est pas reconnue comme une profession.
Interview reproduite avec l'aimable autorisation de Anne Pitteloud.
Lire aussi dans la revue de presse : l'article de Anne Pitteloud sur les enjeux littéraires et les politiques de la traduction en Suisse.Le CourrierSur
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Date de publication : 25/03/2008
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Inséré le : 25/03/2008 10:45
Thèmes : langues, littérature, édition,