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Des politiques culturelles instrumentalisées

Chapeau : Que s'est-il donc passé pour qu'une version extrême-droitiste de la « société civile » puisse, sans difficulté apparente, s'accaparer des formules appartenant aux gauchistes et libéraux de gauche ?

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Genre : analyse (Mots-clés : )

Rubrique : 38 - Droites populistes, extrêmes droites et culture / Populist right, far right and culture

Gerald RAUNIG rédacteur

Texte : Par Gerald Raunig
EIPCP, Vienne


« C'est la liberté du vide, érigée en véritable objet et passion, en politique comme en religion, le fanatisme de la destruction de tout ordre social existant ainsi que l´élimination des individus suspectés de détenir un ordre particulier et l´anéantissement de toute organisation tentant de reprendre le devant de la scène ». G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit.

C'est sous les slogans « Rock de droite pour tous » et « Musique d´extrême droite pour tous – partout », que des néonazis ont défilé, en plein centre de Hambourg, pour réclamer « la liberté de l'art ». L'organisation de concerts d'extrême droite (interdits par les autorités) dans des zones rurales et leur encadrement militant ne suffisent plus ; les milieux d’extrême droite ne peuvent que faiblement gagner du terrain dans les milieux urbains sub-culturels des clubs, il faut, par conséquent, trouver d’autres formes d’agitation politique d'extrême droite pour les espaces citadins, alors les mots d’ordre de ceux qui, normalement, auraient entamé des refrains du type « l'Allemagne aux Allemands », semblent également connaître une mutation
Que s'est-il donc passé pour qu'une version extrême-droitiste de la « société civile » puisse, sans difficulté apparente, s'accaparer des formules appartenant aux gauchistes et libéraux de gauche ? Des concepts tels que « la liberté de l'art » ou « la culture pour tous » sont-ils devenus si triviaux dans la société néo-libérale, qu'ils en viennent à perdre toute portée émancipatrice ? Quelles sont les conditions politico-culturelles aboutissant à un tel détournement de concepts jadis progressistes ?
Le développement des politiques culturelles dans l'Europe de l'après-guerre fait apparaître plusieurs niveaux propres pour l'instrumentalisation de la politique culturelle comme moyen d'articulation politique de l'extrême droite et de la droite populiste. Ces phases ont pu se chevaucher dans chaque contexte national particulier sans pour autant avoir eu lieu simultanément dans les différents États européens. Il est néanmoins possible de considérer que, tout au moins dans les États d'Europe de l'Ouest et d’Europe centrale, des stratégies similaires à celles décrites ci-dessous aient été et sont encore employées. Ce développement prend essentiellement comme hypothèse et référence, l'expérience de l'Europe germanophone.
En examinant dans quelle mesure les cinq scénarios de référence représentent les phases d'une logique de développement plus ou moins homogène, et dans quelle mesure ils doivent être considérés comme des stratagèmes différents représentant une droite diversifiée (populisme de droite, nouveau militantisme etc.), cet examen vise en même temps la compréhension du profil particulier – chronologique et régional– des formes politiques de l'extrême droite dans l'Europe de l'après-guerre.

Une politique culturelle conservatrice

Durant l'après-guerre, base de départ commune pour tout développement ultérieur d'une politique culturelle conservatrice, malgré l'idée couramment admise d'une libéralisation de la production culturelle occidentale, on peut évoquer une longue période de tentatives (parfois réussies) d'entraves à des productions et formes de communication artistiques. Il s'agissait surtout d'attaques – au moyen d'une censure sévère et sur la base d’un consensus majoritaire – contre l'art d’avant-garde. Lesquelles doivent être interprétées comme une exclusion, impliquant des interdictions de représentations, des confiscations et, dans de rares cas, la criminalisation et l’internement d'artistes.

Des attaques contre les groupes de gauche

Suite à une vague de modernisation pendant les années soixante-dix, durant lesquelles la politique (culturelle) majoritaire a surtout insisté sur la liberté de l'art, l'extension de son périmètre ainsi que sur « la culture pour tous », on en est arrivé, à la fin des années quatre-vingt, à des attaques médiatisées contre les marges gauchisantes du champ culturel (ou du moins identifiées comme telles) de la part de groupes d'extrême droite et surtout de la nouvelle droite. Ces nouveaux mouvements sociaux établis au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, tels que le travail culturel autonome, les initiatives politico-culturelles ainsi que le mouvement socioculturel, ont été montrés du doigt, comme réseaux de gauchistes et de groupes terroristes d’extrême gauche. En 1995, après un attentat raté visant un pylône électrique à Ebergassing, le FPÖ a prétendu que certaines associations culturelles entretenaient des liens avec le terrorisme à différents niveaux. Il a avancé une thèse grotesque, selon laquelle il aurait existé un « réseau de gauche en Basse-Autriche » ainsi qu'un « réseau » couvrant tout le territoire du pays. Le FPÖ a alors exigé la suppression des subventions aux associations « ayant des liens avec les milieux anarchistes violents ». Cependant, les autres partis ont apporté leur soutien aux acteurs culturels calomniés et la mesure n'a pas été mise en œuvre.
En 2000, le FPÖ a imposé un référendum sur la construction d'un nouvel opéra à Linz. Le FPÖ était le seul parti à s'y opposer. Le 26 novembre 2000, suite à une campagne du FPÖ très hostile à la culture, 59,69 % des habitants de Haute-Autriche ont voté contre ce projet de nouvel opéra dans la capitale régionale.
Pourtant ces tentatives de discrédit ont, pour la plupart, échoué, d’une part pour la simple raison que personne ne pouvait prendre de telles élucubrations au sérieux (les groupes réellement radicaux ayant alors déjà été contraints à l'abandon par la persécution étatique massive ou ayant déjà commencé leur marche à travers les institutions) et d’autre part, en raison du manque d’intérêt des médias.
Ce manque d'intérêt des médias pour les harangues haineuses de droite semblait moins relever de leur professionnalisme ou de leur solidarité avec ceux que l'on attaquait, que de l'insignifiance médiatique de ces derniers – absence de têtes d'affiche et donc d'occasions d'articles à sensation. On peut donc affirmer que la scission des « gauchistes » en un patchwork d’initiatives minoritaires, si souvent déplorée, a eu pour effet de désamorcer les attaques de la nouvelle droite.

L'art, bouc-émissaire des campagnes populistes

C'est seulement dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix que la droite extrême a trouvé à instrumentaliser, moins directement mais plus efficacement, la politique culturelle. Le champ culturel a alors été identifié comme partie intégrante des domaines marginaux et minoritaires, incarnant l'«Autre », dont une majorité imaginaire pourrait se distancer pour en critiquer « l'anormalité ». Dans la même lignée, les « immigrés », « drogués » et « artistes » sont vilipendés, à l'occasion, comme « pédophiles » ou « traîtres », et des représentations du courant minoritaire sont prises pour cibles par une politique populiste de droite ultra-agressive. Dans ce contexte, il est à nouveau possible de réconcilier les intérêts des politiques de droite et des médias populistes.
La renonciation par la gauche à développer, pendant des décennies, quelque nouveau concept politico-culturel que ce soit, a eu des effets particulièrement évidents dans ce contexte. Cette gauche s'est vue de plus en plus contrainte à une double position défensive : la critique post-fordienne d’un capitalisme de plus en plus mondialisé et la défensive post-fasciste contre une nouvelle droite de plus en plus renforcée et populiste dans ses activités publiques.
Les plébiscites, extensions extrêmes de la démocratie directe, concernent également le domaine culturel lorsqu'il s'agit de campagnes ciblées influençant les votes populaires sur de (grands) travaux culturels. Le populisme de droite se bat alors presque toujours contre des projets artistiques progressistes, et non sans succès. Une version plus modérée, plus présentable en termes légalistes et complémentaire du scénario type décrit ci-dessus, va, par le biais de la liberté de l'art, interpréter la liberté en matière culturelle comme celle de tous, pour aboutir à choisir entre des projets culturels approuvés et ceux que l'on peut refuser par un vote. Au lieu de promouvoir et de conforter l'utilisation de moyens soutenus pour l'enseignement et l'information concernant les thèmes artistiques, au lieu de favoriser la réceptivité des gens à l'endroit de l'art, des campagnes mobilisent citoyens et citoyennes contre l'art, pour ensuite leur demander leur avis, avis manipulé par des discours haineux. Ainsi la liberté de l'art n'est pas attaquée par l'État, comme c'est le cas dans des régimes autoritaires, mais par la mobilisation de majorités auparavant désinformées de manière très ciblée.

Réinventer la liberté

L'appel pour une plus grande liberté de l'art est réintroduit de manière offensive, non pas cette fois par les socio-démocrates, mais par des franges tout à droite de l'échiquier politique. Au nom de sub-cultures d'extrême droite, des néonazis défilent pour revendiquer leur droit au « rock de droite ». Les institutions libérales se trouvent d'autant plus désemparées que se développe, au nom de la liberté de l'art, un espace favorable aux idéologies racistes et antisémites.
Au lieu de favoriser le fonctionnement des groupes autonomes qui représentent précisément un contrepoids de la société civile contre l’appropriation de l’espace public par l'extrême droite, des Länder y compris conduits par des sociaux-démocrates, réduisent le financement de tels projets progressistes, dans un contexte économique néo-libéral. Tandis que les discours solennels et des chefs d’États en appellent à l'engagement de la société civile, les institutions qui en sont le plus éloignées, comme les renseignements généraux, développent des programmes visant à assister les activités des structures d'État contre l'extrême droite. Au delà des discours, ces États ne semblent pas réellement faire confiance à la société civile. Là où des initiatives de cette société civile maintiennent, depuis des décennies, des organisations culturelles, sociales et antiracistes, l'État joue un rôle de plus en plus concurrentiel, prônant des mesures contre l'extrême droite en tant qu'« élément pour renforcer la sécurité intérieure », sans pour autant prôner une stratégie de principe contre l’extrême droite.
Si, au-delà de cette lutte superficielle contre des symptômes, et de ces politiques populistes de gauche ou de droite « de faible résistance », l'on ne peut favoriser, de manière soutenue, les initiatives de la société civile et, dans le domaine culturel, formuler une politique culturelle de gauche plus offensive, nous entrerons dans une période de racisme, de sexisme et d'antisémitisme renforcés. La gauche ne pourra plus alors diaboliser l'extrémisme et le populisme de droite pour détourner l'attention de ses propres erreurs.

Cet article a été publié dans le dossier n°38. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».

Date de publication : 01/12/2002


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Inséré le : 14/01/2003 00:00
Thèmes : Europe, philosophie, politiques culturelles, sociologie de la culture, histoire,