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Vers une contre-culture "brune"

Chapeau : Tandis qu'elle mène dans l'arène politique un combat virulent, l'extrême droite bataille en France et en Europe sur le champ plus méconnu de la culture. Existe-t-il d'ores et déjà une « contre-culture » de droite, qui singerait à sa façon celle qui prévalut dans les années soixante-dix ?

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Genre : analyse (Mots-clés : )

Rubrique : 38 - Droites populistes, extrêmes droites et culture / Populist right, far right and culture

Christophe BOURSEILLER rédacteur

Texte : Par Christophe Bourseiller
Journaliste


Il importe aujourd’hui de prendre en compte l’existence d’une « contre-société » droitière, qui possède ses éditeurs, ses labels discographiques, ses « vedettes », ses poètes, ses écrivains, ses musiciens, ses restaurants, ses agences de voyages, ses radios, ses télévisions …
Pour expliciter un phénomène aussi dérangeant, un retour en arrière s’impose. Dans les années qui suivent Mai 68, le champ culturel semble dominé par les valeurs « de gauche ». On voit fleurir une contre-culture, qui se manifeste à travers une kyrielle de groupes artistiques, de fanzines, de communautés. Parmi les idées-phare qui germent dans les marges : la libération de la femme ou l’émergence de la « conscience gaie ». Nous ne reviendrons pas sur un phénomène abondamment commenté. Concentrons-nous plutôt sur les néo-fascistes. Ceux-ci vivent une période noire. Jamais ils n’ont été aussi minoritaires. Ils s’assemblent et se désassemblent dans des poussières de groupuscules : Ordre nouveau , Groupe action jeunesse , Groupe union défense… Certains mettent cependant à profit ce passage à vide pour s’intéresser… à l’adversaire, qui se montre alors florissant. Peuvent-ils espérer glaner des idées dans le camp opposé ?
La Nouvelle Droite surgit en France en 1968. Au fil du temps, Alain de Benoist, Guillaume Faye, Jean-Claude Valla, ou Michel Marmin s’imposent comme ses principaux promoteurs. Elle se spécialise dans le combat « métapolitique » et se réclame bientôt… d’Antonio Gramsci. Le leader communiste italien n’avait-il pas expliqué qu’il était nécessaire de dominer le champ culturel et que la conquête de la culture précédait à coup sûr celle du politique ?
Dans la pénombre des années soixante-dix, plusieurs noyaux s’attellent à cette reconquête et s’emploient du même coup à moderniser le discours droitiste et à le rendre plus présentable : le Club de l’horloge, le Cercle Renaissance, ou le Groupe de recherche et d’études pour la civilisation européenne participent à des degrés divers de ce travail de ressourcement. Sans entrer dans les détails d’un processus nécessairement lent et diffus, nous discernons aujourd’hui à quel point cette stratégie a porté ses fruits. À défaut de s’emparer d’un champ culturel, l’extrême droite a bel et bien généré une « contre-culture brune », qui se nourrit de racisme, de populisme, ou d’antimondialisme. On l’observe dans de nombreux domaines.
L’extrême droite a senti dès l’origine qu’elle devait principalement séduire les jeunes. C’est pourquoi elle a provoqué l’émergence d’un rock de droite, qui s’est cantonné dans un premier temps à la culture « skinhead ». Incarné par Last Resort, No Remorse, Rahowa ou Skrewdriver, le mouvement « bonehead » s’est imposé sous le label « rock against communism », comme une branche spécifiquement « droitiste » du mouvement « skin ».
Le rock d’extrême droite ne se borne cependant plus à la famille « skin ». On pourrait même énoncer qu’il a depuis longtemps cessé d’incarner un style musical, pour se fondre dans la plupart des genres existants : Aryan, Berserk, Centurion, Nordic Thunder, ou The Voice pratiquent un rock « militant », nourri d’influences diverses.

Un réseau international de labels et de distributeurs

Une scène « black metal », ou « ritual », a par ailleurs éclos en Norvège et en Suède. Les principaux groupes de « black metal » sont Burzum, Nuclear Death, Bane, Nuclear Assault, ou Sammath. Éric Owens se présente, pour sa part, comme un « folk-singer » néo-nazi, tandis que le groupe américain Blood Axis cisèle un rock d’avant-garde, largement nourri de satanisme. En France, Jean-Marc Vivenza se livre à des expériences « électro-bruitistes » et se place dans l’héritage d’un certain futurisme. La scène bénéficie d’un efficace réseau de labels et de distributeurs, regroupés autour de quelques structures particulièrement dynamiques : Resistance (USA-Canada), Nordland (Suède), Blood and honour (Grande-Bretagne) et Bleu-blanc-rock (France). Dans les marges du Front national et du Mouvement national républicain, s’est développé en France ce que l’on nomme le RIF (Rock identitaire français), dont les représentants sont principalement In Memoriam, Vae Victis, Ile de France, Hacktivist, ou Brixia. La plupart des groupes rock de droite bénéficient sur le Net d’un maillage serré. Il existe notamment plusieurs radios spécialisées : Canal RIF ou Musical Combat. Les organisations utilisent sur la toile des supports audio et vidéo : radios, retransmission de discours, etc.
Quittons maintenant la musique. En France, le collectif « L’Art s’affiche » veut promouvoir « une troisième voie artistique, entre l’art spéculatif et l’art subversif ». Les principaux plasticiens qui s’expriment via « L’Art s’affiche » sont Laurent Grabé, Patrick Lusinchi, Alix, Catherine Barnay, ou Axelle Four.
Ceux qui prisent les bandes dessinées peuvent lire Le Nouveau Bédésup, qui traite des « comics » de droite. Les principaux caricaturistes droitiers sont Chard et Konk.

Une cinquantaine d’éditeurs

Qu’en est-il de la littérature ? Il existe en France près de cinquante éditeurs d’extrême droite. Les plus actifs sont L’Aencre, Dualpha, Deterna, DPF, Ars Magna, ou Godefroy de Bouillon. Tous les genres sont abordés : essais, documents, romans, poèmes, polars, science-fiction. Il existe même des ouvrages érotiques d’extrême droite : on songe à L’Ordinatrice de Maud de Belleroche (Éditions Dualpha, 2002), qui conte les frasques érotiques d’une collaboratrice pendant l’Occupation. Sur un plan intellectuel, les revues de recherches prolifèrent. On citera en vrac Krisis, Élements, Nouvelle École, Dualpha, ou Lectures Françaises (en France) ; Scorpion (en Grande-Bretagne), Criticon, ou Kshatryia (en Allemagne), Vouloir, ou Synergies européennes (en Belgique)…

Du restaurant au voyage organisé

Désire-t’on maintenant aller au restaurant, faire réparer sa voiture, commander du vin, ou consulter un médecin ? L’annuaire des Bonnes Adresses de France recense les commerçants et praticiens nationalistes. On peut dont faire son marché et organiser sa vie en circuit fermé. Un exemple : à Paris, le gastronome invétéré peut satisfaire son vice sans jamais quitter la mouvance des restaurants d’extrême droite. Il en existe au moins deux : Le Père tranquille et la Mère agitée. Si le sympathisant veut se distraire, participer à des soirées dansantes, ou même assister à des récitals de poésie, il lui suffit d’entrer en contact avec le Réveil de la gaieté française, que dirige Maurice Conat. Cet organisme, qui fonctionne dans les marges du Front national, prétend refuser « les défoulements vulgaires et barbares d’une société désaxée, devenue étrangère à elle-même ».
Même le tourisme peut maintenant s’effectuer dans la plus grande « pureté ». National Loisirs dont l’adresse correspond au siège du FN, propose des circuits organisés en Russie ou à Prague.
Il existe ainsi une volonté manifeste de proposer dès maintenant un « contre-modèle », une contre-société d’extrême droite. Cet univers parallèle préfigure-t’il un avenir sombre ? Il ressemble d’avantage aujourd’hui à un camp retranché, qu’il importe cependant de surveiller avec vigilance.

Cet article a été publié dans le dossier n°38. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».

Date de publication : 01/12/2002


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Inséré le : 15/01/2003 00:00
Thèmes : Europe, multiculturalisme, politique, pratiques culturelles, sociologie de la culture,