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La conception ethnique de la culture en Hongrie
Chapeau : Sur fond de crise financière et de privatisations, la politique culturelle du gouvernement Victor Orban a réveillé de vieux démons - antisémitisme, racisme - et divisé profondément la société entre ces «véritables Hongrois » et les autres.
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Rubrique : 32 - Politiques architecturales / Architecture
Magdalena MARSOVSZKY rédacteur
Texte : Par Magdalena Marsovszky
Journaliste En mai 1998, au soir de sa victoire électorale, le Premier ministre Viktor Orban a déclaré que la nation hongroise ne recouvrait pas la population vivant en Hongrie, et qu’il était le Premier ministre de la nation hongroise dans son ensemble. Cette formulation, qui porte l’empreinte de l’histoire des siècles passés, a aujourd’hui encore un caractère explosif en Hongrie, elle a été l’idée directrice de l’action politique et culturelle du gouvernement durant quatre années.
La remarque de M. Orban fait référence au fait que depuis 1989-90, la Hongrie se trouve confrontée au plus violent conflit culturel de son histoire, et elle constitue une tentative de sa part pour « soigner « l’identité nationale » mise à mal ». En raison de l’oppression étrangère, durant des siècles, les Hongrois se sont construit une identité reposant essentiellement sur un comportement de victime et sur l’image qu’ils se faisaient de leur ennemi.
Après la chute du mur de Berlin et le retrait des troupes soviétiques, ce mécanisme est devenu obsolète. En même temps, la culture s’est trouvée ébranlée, elle qui était depuis des siècles le champ d’identification le plus important dans ce pays opprimé et qui avait été le domaine où la résistance avait été la plus active durant la « dictature molle » : d’une part l’État a largement délaissé la culture du fait de la crise financière dans le secteur public, d’autre part, les privatisations et les tendances néolibérales ont entraîné sa mondialisation.
L’idéal de la «Grande Hongrie » Dans ces circonstances, on a pu entendre que la politique culturelle ne devait pas renoncer à être porteuse de certaines valeurs, que l’État avait une responsabilité en matière de culture et ne devait pas céder sa place. Certains aspiraient à ce que tous les Hongrois « changent de mentalité », même ceux vivant dans les régions qui appartenaient à la Hongrie avant le Traité de Trianon (1920). M. Orban a fait sienne cette volonté de revanche intellectuelle pour l’idéal de l’ancien grand État-nation hongrois, qui a en fait disparu depuis le Moyen-Âge.
Il a ainsi également versé dans le racisme. Car nombre de ceux qui ne se sentaient pas concernés par le processus de mondialisation se sont mis en retrait, et ce retrait était empreint d’antisémitisme. Cet antisémitisme, traditionnellement une valeur conservatrice hongroise qui a connu un renouveau après la chute du
communisme, s’est nourri vers le milieu des années 90, de cette nouvelle image de l’ennemi, « les amis de la mondialisation », et en particulier les juifs. La logique « patriotique » a donné naissance à des images d’ennemis extérieurs : cela a d’abord été le « judaïsme mondial », avec lequel les « traîtres au pays » collaboraient, puis les États-Unis, parce que la mondialisation venait de là-bas, et enfin l’Europe, parce qu’elle voulait niveler certaines caractéristiques de la culture hongroise au cours du processus d’unification. Le gouvernement Orban a affirmé l’unité de la culture hongroise, donc son caractère homogène, et la communication extérieure et intérieure du marketing culturel national, conçu par le gouvernement, a été élaborée en fonction de cet objectif politique et culturel. La communication extérieure était soucieuse de donner à l’étranger une image de la Hongrie différente des clichés prédominants (la piroschka et le paprika). Cela souvent accompagné d’une image esthétisante du passé, de nouveaux clichés ont vu le jour, qui ont souvent été considérés comme authentiques, parce que les Occidentaux sont mal informés sur les pays candidats à l’entrée dans l’UE. Dans le domaine de la communication intérieure, en particulier lors des festivités du Millénaire, on a cherché, grâce à l’action simultanée de l’élite politique, de l’intelligentsia patriotique et de l’église chrétienne hongroise à affirmer une culture nationale et hongroise chrétienne. Tous les détails du marketing ont été travaillés dans ce sens. Du code vestimentaire de l’élite politique au choix du style architectural des
nouveaux édifices en passant par la rhétorique et jusqu’à des « opuscules historico-culturels » affirmant que la race hongroise, de par son ADN particulière, est celle des élus, tout concourt à souligner le caractère unitaire, spécifique et immanent de la « hongritude ».
Au nom du nationalisme et du christianisme L’accent étant de plus en plus mis sur l’aspect « national » et « chrétien », l’antisémitisme a d’autant plus augmenté, que dans la pensée conservatrice hongroise, ces concepts impliquent traditionnellement la négation du « juif ». En outre, l’aspiration à l’homogénéité a conduit à minimaliser les différences et à négliger les peurs, lesquelles résultent d’ambivalences. Des notions historiques non fondées ont conduit à la sublimation du national et donc à la falsification de l’histoire. La transformation de tout ce qui est ancestral en mythe a d’une part conduit à l’esthétisation du caractère provincial au lieu de conduire à la préservation de ce qui est authentique, d’autre part au rejet de ce qui est cosmopolite et urbain, et donc au rejet des manières de penser différentes.
Durant les quatre ans qu’a duré le gouvernement Orban, la conception ethnique de la culture a donné le jour à une situation paradoxale : d’une part, le gouvernement a réussi à intégrer les Hongrois vivant à l’extérieur des frontières du pays à la nation hongroise en tant que « véritables Hongrois » , et ce également sur le plan administratif (par la loi sur le statut, leur donnant le statut de Hongrois avec un passeport), d’autre part, cette idée à l’origine raciste a connu une extension, si bien qu’environ la moitié de la société vivant à l’intérieur des frontières s’est retrouvée exclue de cette évolution. Tous ceux qui ont exprimé des réserves morales ou politiques ont été qualifiés de « non-Hongrois » et même de « sous-hommes » et ont ainsi été poussés à se retrancher dans un ghetto culturel. Il y a aujourd’hui deux sociétés parallèles dans le pays, qui luttent avec acharnement et se heurtent parfois de manière très violente.
Depuis avril 2002, un gouvernement socio-libéral de coalition, représentant « l’autre société » hongroise, est au pouvoir. Mais il n’a pas de visions alternatives et ne semble pas oser s’en prendre à la conception ethnique de la culture. Et ses contre-mesures si bien intentionnées s’épuisent dans une coexistence dépourvue de concepts.
Malgré le processus d’unification européenne, le domaine de la culture demeure inattaquable, car la culture relève d’abord des affaires nationales. Pourtant, puisqu’une conception ethnique de la culture conduit au paternalisme, à l’épuration culturelle, à l’exclusion ainsi qu’au conflit, elle n’est pas compatible avec les idées fondatrices de l’UE d’une communauté économique, culturelle et politique porteuse de valeurs morales.
Cet article a été publié dans le dossier n°38. Pour acquérir cette parution, reportez-vous à la rubrique « commandes ».
Date de publication : 01/12/2002
Mots-clés : Hongrie, politique culturelle, racisme, cliché, ethnique, culture, conflit, identité nationale, patriotisme, nationalisme, christianisme, Etat, antisémitisme, Hungary, cultural policy, racism, ethnic, conflict, national identity, patriotism, nationalism, christianism, State, anti-semitism, Hungria, politica de la cultura, racismo, étnico, cultura, conflicto, identidad nacional, patriotismo, nacionalismo, cristianismo, estado, antisemitismo
Inséré le : 27/02/2003 00:00
Thèmes : Europe, droite populiste, politique,